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"Le Grand Silence", du compositeur Dominique Lemaître

L'oeuvre a été créée le 7 septembre 2018, en l'abbatiale de Fécamp
© Mission du Centenaire
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Vendredi 7 septembre 2018, l'oeuvre commémorative "Le Grand Silence" commandée par la ville de Fécamp au compositeur local Dominique Lemaître a été créée par l'Orchestre de l'Opéra de Rouen-Normandie, dans l'Abbatiale de la Trinité.

Dirigée d'une main de maître par le jeune chef autrichien Patrick Hahn, la création de l'oeuvre "Le Grand Silence" du compositeur fécampois Dominique Lemaître a eu lieu à 18h30 dans l'immense Abbatiale de la Trinité, vendredi 7 septembre 2018. L'oeuvre, interprétée en présence de son compositeur par les musiciens de l'orchestre de l'Opéra de Rouen Haute-Normandie et le récitant Armel Veilhan a été donnée une seconde fois, à 20h30, après un discours introductif de Mme le Maire Marie-Agnès Poussier-Winsback.

Commandée par la ville de Fécamp, la partition de Dominque Lemaître constitue l'un des volets du projet "Ode à la paix", porté par la ville, dont le but est la préservation du patrimoine mémoriel, à l'occasion du centenaire de la fin de la Grande Guerre, et la transmission des valeurs de paix et de liberté, notamment auprès des plus jeunes et du monde éducatif. Un autre volet musical de ce projet commémoratif sera un grand spectacle avec choeur d'enfants et orchestre d'harmonie, programmé le 18 novembre 2018. 

Une oeuvre commémorative

"Le Grand Silence" s’appuye sur journal de tranchée écrit entre 1914 à 1916 par Henri Guérin, soldat fécampois du 82e régiment d’infanterie, décédé sur le front le 2 novembre 1916. À partir d’extraits de ce manuscrit déposé aux archives municipales de Fécamp, Dominique Lemaître a élaboré un texte servant  de « cœur » à la partition symphonique. Celle-ci, d’une durée d'environ 22 minutes, est constituée de onze sections enchaînées faisant alterner les séquences mettant en valeur le texte et les passages dans lesquels l’orchestre se montre plus éloquent. (Voir l'interview du compositeur réalisé par la Ville de Fécamp).

Extrait du journal de Henri Guérin :

[...]

19 novembre

Le soir pendant que j’écris à ma fiancée je reçois un colis d’elle. J’en suis bienheureux.
Je vais pouvoir manger un peu de beurre de Normandie.

25 novembre

Journée un peu meilleure, il fait moins froid. L’arrivée du courrier m’apporte des nouvelles de ma fiancée qui me font plaisir.
Elle m’apprend qu’elle vient de faire un voyage à Rouen.
J’envoie un petit colis à ma sœur. Ce sont des bagues. La fabrication a été longue, mais la guerre est encore plus longue.

30 novembre

Les boches nous font un sérieux bombardement. Des obus tombent tout près de nos abris.
On croirait qu’ils cherchent à nous démolir. Ils ont lancé quelques obus suffocants car on sent les gaz.
Le soir, au courrier, en plus des lettres, je reçois un colis de ma sœur et un de monsieur Richard.
Ce dernier m’envoie plusieurs paquets de cigarettes que je trouve excellentes.
Le soir entre camarades de misère et souffrance, nous grillons quelques cigarettes en regardant le feu et en causant du bombardement de la journée.

2 décembre

Il tombe de l’eau. On a bien du mal à écrire une lettre car l’eau pénètre dans notre cabane.

3 décembre

Je ne peux dormir. Je suis mouillé.
La paille qui est sous moi est devenue du fumier.

7 décembre

La température est douce, j’en profite pour faire bouillir mon linge et mes lainages.
C’est le vrai moyen de se débarrasser un peu des Totos.
Le tout lavé, je vais rincer à une source qui me rappelle beaucoup celle de Grainval. 

[...]

De ses études de lettres, musicologie, électroacoustique et composition, Dominique Lemaître a su élaborer une synthèse et écrire pour les formations les plus diverses : ses solos instrumentaux, ses quatuors à cordes, ses pièces d’orchestre et d’ensemble, ses collaborations avec des plasticiens et des poètes témoignent de la diversité de son travail. Dès ses premières œuvres, où l’on sent encore l’influence de son admiration pour Bach, Debussy, Varèse, Ligeti, Scelsi, Feldman, Ohana et Henri Dutilleux dont il reçoit les encouragements, il a su créer un monde sonore qui n’appartient qu’à lui : musique stellaire, transparente, musique-métaphore de forces tour à tour telluriques ou diaphanes, musique qui sait allier à la douceur des subtiles tenues intemporelles, une violence intérieure, contenue et poignante.

Fécamp, ville de garnison pendant la Grande Guerre

A l’échelle locale, une exposition organisée par les archives municipales à la Maison du Patrimoine en 2008 a révélé le rôle majeur joué par les villes côtières normandes lors de la  Première Guerre mondiale, notamment Fécamp. Ville maritime prospère, éloignée des lignes de front, Fécamp va subir de nombreuses évolutions et se transformer progressivement en ville de garnison. Après avoir vu le départ des premiers conscrits en août, la population fécampoise va assister à l’arrivée de nombreux réfugiés. Cette guerre qui devait être finie pour les moissons s’installe dans la durée.

Le 9 octobre 1914, plus de 2000 soldats belges s’installent dans la cité. A partir de cette date, Fécamp vit au rythme de son Centre d’Instruction de l’Armée Belge. L’immersion de la population civile dans ce conflit sera totale avec les premières restrictions alimentaires, l’installation des différents hôpitaux militaires et l’arrivée régulière de convois de blessés par trains sanitaires. La guerre vient de débuter mais une question hante déjà les esprits, combien de temps va-t-elle durer ?