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2. "La guerre ne s’est pas arrêtée au dernier tir"

Photo de 1937 prise par un journaliste du "New York Times"
© National Archives Washington D.C. cote RG-306-NT box 375
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Au cessez-le-feu du 11 novembre 1918, de grandes quantités de munitions en tout genre, ayant appartenu à toutes les parties belligérantes, étaient encore stockées dans les dépôts de l’avant desservant les batteries d’artillerie, dans les grands dépôts des arrières et dans les usines de production. Les Allemands, lors de leur retraite de l’automne 1918, ont abandonné leurs dépôts ou ont tenté de s’en débarrasser en les faisant exploser. Un arsenal d’une telle dimension était devenu pour les Armées, bientôt démobilisées, soudainement inutile.

L’agrégation des informations françaises (Archives du Sénat), britanniques (National Archives Kew Gardens, (N.A.W.), Londres) [3] et américaines (National Archives, Washington D.C. (N.A.W.)) [4] fournit une première estimation des surplus de fin 1918 à 1920 ; les quantités s’établissent à au moins 1 714 000 tonnes. Ces surplus étaient constitués des dépôts réguliers des lignes arrières mais aussi des dépôts constitués par les services de la récupération français, alliés (« Salvage » des Britanniques et Américains) et Allemands « Sammelbataillon ») durant la guerre [5]. Dans l’immédiat après-guerre, ces services de la récupération ont alimenté les dépôts par des engins issus du champ de bataille, originaires de toutes les armées combattantes et des quatre années de conflit.

Ces stocks excédentaires de la fin de la guerre étaient marqués par une grande diversité des chargements et des calibres ; les munitions explosives ex-allemandes de la fin de guerre se caractérisent aussi par des chargements de piètre qualité, souvent des mélanges d’explosifs impurs. Puis les travaux de remise en état des sols engagés dès fin 1918 par le Services des Travaux de Première Urgence (S.T.P.U.), la reconstruction et la reprise des labours ont amené des découvertes d’engins de guerre, tirés ou non, enfouis à faible profondeur, ou gisant sur le sol mais cachés par la boue, dissimulés dans des habitations, des usines, etc. A compter de 1919, des opérations de recherches de ferrailles et engins de guerre, parfois par piochage, ont été menées sur les anciens champs de bataille, exhumant d’autres engins et faisant encore grossir les stocks de munitions résiduelles. A titre d’exemple, entre janvier 1930 et décembre 1935 et pour le seul département de l’Aisne, 1 450 000 tonnes de munitions ont été enlevées [6].

Urgence et nécessité de démolir l’infernal arsenal « pour en finir avec l’Armageddon » [7]

Les munitions exposées aux intempéries et au cycle diurne / nocturne se sont rapidement dépréciées, les projectiles étant des « consommables » qui n’ont pas été conçus pour durer ; rapidement, la corrosion a conduit à la perte des marquages distinctifs des chargements, et les explosifs (per)chloratés de certains projectiles se contractant sous l’effet de la chaleur, sont aussi devenus extrêmement instables, sensibles aux chocs et à la friction. Les artilleurs ont par ailleurs constaté qu’un obus chimique sur cent devenait rapidement fuyard.

Par ailleurs, avec la démobilisation progressive des personnels militaires, les dépôts de munitions étaient de moins en moins gardés dans un contexte de retours des sinistrés et populations civiles déplacées qui n’étaient pas nécessairement informés des risques inhérents aux projectiles qu’ils ne connaissent, n’ayant jamais vu la guerre. Immanquablement, les premiers instants du temps de Paix ont été obscurcis par de nombreux accidents, souvent graves, parfois mortels, impliquant souvent des enfants.

Les autorités ont alors engagé des campagnes de sensibilisation et de prévention par affichage. Ces instructions avaient déjà été transmises des militaires aux civils durant la Grande Guerre. Dès septembre 1914, suite à la Première Bataille de la Marne, le Général Commandant la VIe Région militaire, a avisé le Préfet de la Marne des dangers que constituaient les projectiles non éclatés affleurant sur le champ de bataille et a invité les Maires à en informer leurs administrés [8]. « Il conviendrait que le service de l’artillerie procédât le plus rapidement possible à leur enlèvement afin de permettre aux agriculteurs d’effectuer leurs travaux sans dangers ». Il s’agissait alors d’éviter ce type d’accidents assimilés à des faits de guerre, se traduisant après coup par des dédommagements aux victimes ou ayant-droits.

Des procédures ont été mises en place pour l’enlèvement des projectiles non éclatés. Ses modalités sont décrites dans la note du G.Q.G pour la 2e section du Comité interministériel (reconstitution des régions envahies ou atteintes par les faits de guerre) datée du 31 août 1916 « La population civile a reçu avis de signaler aux troupes les plus voisines tout projectile rencontré. Au fur et à mesure de l’occupation du champ de bataille, il est procédé à la reconnaissance, au transport ou à la destruction des projectiles et autres engins explosifs par des corvées spéciales sous la direction d’artificiers » [9].

Au-delà de la préoccupation sécuritaire, débarrasser les anciens champs de bataille, les usines, les habitations des engins de guerre abandonnés s’était aussi imposé comme une nécessité, un prérequis pour redémarrer l’industrie et l’agriculture après quatre ans de guerre. Jamais jusqu’alors dans l’histoire de l’Humanité s’était dressé un tel défi, celui d’éradiquer le plus rapidement possible un arsenal d’une dimension et d’une dangerosité inédite. Ces munitions inutilisables étaient alors considérées comme des objets dangereux, encombrants, dont il fallait se débarrasser en les détruisant ou en les abandonnant. Les munitions ont alors endossé le statut de déchets de guerre.

Les premières heures du désobusage

Dès le 19 novembre 1918, la Direction de l’Artillerie a cadré la récupération des engins de guerre sur le terrain. Elle a émis pour cela une note (n° 6171) sur la récupération des munitions, immédiatement suivie par une seconde note (n° 4532) datée du 30 novembre 1918, concernant la conduite à tenir par les personnels militaires vis-à-vis des munitions. Jusqu’à l’automne 1919, les armées ont pris en charge directement les opérations de nettoyage du champ de bataille et d’élimination des engins de guerre. Les modalités opératoires de destruction de munitions menées par l’autorité militaire dès fin 1918 ont fait l’objet du « Manuel à l’usage des gradés chargés des destructions de munitions dans les anciens champs de bataille (2ème édition du 16 avril 1919) ». Le manuel a par ailleurs été amendé par la note n° 21. 624 du Grand Quartier Général (G.Q.G.) datée du 14 mai 1919 intitulée « Guide à l’usage des officiers chargés de diriger et de surveiller les opérations d’enlèvement et de destruction de munitions » transmise aux régions militaires par les soins de l’Inspection générale des munitions à la fin du premier semestre de 1919.

Enfin, en juillet 1919, le général Maurin, directeur de l’artillerie, signe, par ordre du Ministère de la Guerre le rapport « Ministère de la Guerre. Artillerie – Instruction provisoire concernant le stockage, le triage et la destruction des munitions dans les régions frontalières – du 7 juillet 1919 » complétant la dépêche n° 37.252 – 2/3 du 28 mai 1919 [10].

Face à l’ampleur de la tâche à accomplir, récupérateurs et artificiers, qu’ils soient civils ou militaires, ont d’abord dû dinstiguer l'urgent et le nécessaire du facultatif et susceptible d’être reporté. Il s’agissait de définir des ordres de priorité. Des programmes de travail ont été établis sur presque toute la superficie de l’ancienne zone de combat à la diligence du commandant de l’Artillerie de chacune des régions militaires concernées. Les artificiers ont eu pour mission de récupérer les engins, les poudres, explosifs, de les inspecter, de les trier et, si possible, de regrouper ce qui avait été récupéré, pour le transporter vers des centres de rassemblement. Les munitions intransportables ont été détruites sur place par éclatement par des artificiers. Les projectiles rassemblés après transport furent ventilés vers trois catégories :

  1. Ceux qui pouvaient être réutilisés directement
  2. Ceux qui pouvaient être utilisés après des opérations de réfection,
  3. Ceux qui étaient inutilisables et voués à la destruction.

Les programmes opérationnels étaient basés sur un ordre d’urgence tenant compte de considérations techniques générales (nature, état des munitions notamment) et de spécificités locales. Trois niveaux d’urgence « normale » ont été identifiés par la Direction de l’Artillerie pour neutraliser et éliminer les engins de guerre dangereux découverts sur les anciens champs de bataille. Etaient prioritaires « tout ce qui traine », les munitions, artifices, explosifs pouvant présenter un danger immédiat, puis les dépôts et projectiles allemands, qu’il fallait détruire car ils étaient d’aucune utilité pour les Alliés.

Les Britanniques ont de leur côté constitué le « Disposal Board » qui était chargé d’organiser l’élimination des surplus de guerre sur le sol français. À compter d’octobre 1919, suite à un accord intervenu entre le Ministère de la Guerre et le Ministère des Régions libérées, un service spécialement dédié à l’enlèvement et l’élimination d’engins de guerre a été créé et désigné par « le Service du Désobusage ». Ce service a été placé sous les ordres directs du général, commandant de l’artillerie des régions militaires concernées. Le rapport particulier n° 2/30 de 1930 précise que l’expression « Service du désobusage » est réglementairement incorrecte, la désignation correcte étant « le service de l’artillerie chargé du désobusage ». Sont rangées sous l’expression "désobusage" « toutes les opérations ayant pour objet de débarrasser le sol et le sous-sol des munitions ou débris d’engins dangereux, afin de permettre la remise en exploitation des Régions libérées ».

Les Alliés étaient aussi instruits en matière d’engins de guerre et procédaient en suivant, sur le sol français, les recommandations édictées par le G.Q.G (Grand Quartier Général). Des officiers Américains se sont rendus en secteur britannique et ont pu constater lors de leur visite que « des milliers d’hommes [récupéraient] les munitions sur l’un des champs de bataille et il a été dit que des munitions récupérées d’une valeur de plusieurs millions de dollars ont été remises en condition de réutilisation et que des tonnes de "duds"[11] et du matériel hautement dangereux ont été détruits » [12]. Ce témoignage met en exergue la dangerosité des engins jonchant les anciens champs de bataille, ainsi que la valeur pécuniaire de tout ce matériel dont une partie devait être détruite.

Les artilleurs en charge de la récupération et l’élimination des engins de guerre ont été aidés dans leur tâche par une main d’œuvre essentiellement indochinoise et des prisonniers de guerre (P.G.). Le Salvage de l’American Expeditionnary Force en charge de la récupération sur les secteurs américains était majoritairement formé d’une main d’œuvre noire africaine.

De nouvelles détonations déchirent l’air et la terre

Les méthodes utilisées étaient rustiques et pratiques. On procédait ainsi par abandon par enfouissement ou ennoyage (terrestre ou maritime). Les grenades étaient dégoupillées et éclatées. Dorgelès dans le « Reveil des Morts » (1923), décrit des cohortes d’Indochinois s’employant à faire exploser des grenades. Un film conservé à l’ECPAD montre des militaires français en train d’éclater les grenades dans des trous d’obus comblés d’eau, pour réduire la propagation des éclats.

Mais la méthode la plus efficace et la plus radicale pour la démolition et la neutralisation de forts tonnages de projectiles de tout calibre a été le pétardement.

Pendant et après la Grande Guerre, l’éclatement (« pétardement » ou B.I.P. pour « Blown-in-Place ») a été pratiqué sur des engins épars non transportables et découverts sur les anciens champs de bataille. Durant la Guerre, il s’agissait certainement de supprimer les engins dangereux pour son camp ou susceptibles d’être réutilisés par l’ennemi. Des centres d’éclatement ont été créés par les armées dès l’Armistice, dont le choix des emplacements, l’aménagement, ainsi que l’exploitation incombaient dans un premier temps aux services de l’artillerie. Ces centres d’éclatement se limitaient à quelques cratères (entonnoirs d’éclatement) pour de petits tonnages à détruire, mais certains d’entre eux, comme ceux de Fampoux (département du Pas-de-Calais), de Saint-Pol-sur-Mer (département du Nord) et de Loison (département de la Meuse), pouvaient prendre des dimensions considérables par l’agrégation de dizaines de gros entonnoirs d’éclatement de 5 à 10 m de profondeur pour des diamètres de 10 à 25 m.

Les munitions à détruire étaient disposées en tas ou « fourneaux » au fond des entonnoirs, puis, les artificiers y apposaient une charge explosive dont ils provoquaient la détonation, une fois à distance. Cette opération était répétée autant de fois que nécessaire et jusqu’à ce que l’entonnoir devienne inutilisable, parce que trop profond, ou qu’il se remplissait d’eau. Alors, les artificiers se placaient à côté des entonnoirs et réitèrent l’opération.

Les terrains d’explosion ont laissé de véritables cicatrices dans le paysage. Les terres, éclats, obus entiers, souvent déformés étaient parfois éjectés à plusieurs kilomètres des entonnoirs par la puissance des explosions. Parfois encore, des munitions entières ou abîmées furent projetées. L’ensemble des éjectats, une fois déposés, rehaussaient les lèvres des entonnoirs qui s’ourlaient d’une auréole de projection.

Les artificiers recherchaient des emplacements privilégiés afin de limiter les nuisances sonores, d’écarter les populations civiles et les risques de projection d’éclats et de matériaux issus du sol. Des instructions ont aussi été passées aux artificiers par les Directions de l’artillerie afin de privilégier les cratères d’impact déjà existants car les dégâts occasionnés par les destructions endossaient le statut de « dommage de guerre », alors que l’éclatement en pleine terre donnait droit pour les propriétaires fonciers à un dédommagement financier. Des méthodes particulières ont aussi été élaborées par les Américains pour pétarder les engins allemands. Elles sont décrites dans les documents conservés aux N.A.W [13].

Des trous de 1,50 m de profondeur pour un 1,80 m de long étaient creusés dans le sol. Les obus de gros calibre étaient placés au fond du trou, disposés en roue, les ogives orientées au centre où était apposée une charge de dynamite ou un « potatoes-masher » [14] pour initier l’explosion de destruction. Les engins de plus petit calibre sont placés dessus selon la même disposition. Un cordon de sécurité détonant était ensuite inséré dans une des grenades qui, une fois ainsi équipée, était précautionneusement placée au centre du fourneau d’explosion. Le cordon détonant était coupé de sorte que la détonation se produise à minima à 5 min après son allumage. Le fourneau était ensuite recouvert de terre. Lorsque plusieurs fourneaux étaient exploités en parallèle, les différents cordons étaient coupés et réglés de sorte que les explosions soient séparées de 45 secondes. Il fallait s’assurer du bon fonctionnement des fourneaux et ne pas prendre de risques d’explosions retardées. Les opérations étaient surveillées de loin, depuis un abri constitué de sacs de sable et de traverses de chemin de fer, disposés selon un agencement suffisamment résistant pour parer au souffle des explosions. Généralement, les munitions chimiques n’étaient pas pétardées en masse compte tenu du faible chargement explosif de ces munitions qui ne pouvaient détoner convenablement.

Si les artificiers qui désobusaient étaient coutumiers des obus explosifs, dont ils maîtrisent l’élimination par éclatement, il en allait tout autrement des projectiles dangereux d’un genre nouveau : les obus chimiques allemands chargés d’ypérite, intransportables et souvent fuyards. Ces engins, équipés de fusées scellées au corps de l’obus par un joint de ciment magnésien, ne pouvaient pas être désamorcés. Leur destruction sur le lieu de leur découverte s’imposait. La Direction des Services de la guerre chimique, rattachée au Ministère de la Guerre, a transmis en mars 1919 des consignes aux artilleurs pour éliminer ces projectiles au plus proche de leur lieu de découverte [15]. Dans un premier temps, un emplacement éloigné d’au moins 500 m des habitations, des sources et des puits, a dû être identifié. Ensuite, une tranchée à parois verticales de 0,7 à 1 m de large pour 2 m de profondeur était creusée. Une des parois était garnie d’alvéoles. Chacune d’elles était revêtue d’une couche de chlorure de chaux et accueillait un projectile et une charge de 135 g d’explosif placés parallèlement à l’axe des obus. Ce dispositif était destiné à éviter les projections de gouttelettes d’ypérite lors de l’éclatement. Des cordeaux instantanés actionnaient les pétards, simultanément. Si l’explosion simultanée n’était pas envisageable, un trou de 2 m de profondeur était ouvert et chaque projectile était éclaté isolément.

Terrain de destruction « Clere & Schwander » de Noire Fontaine à Vaudoncourt (Meuse). Cette orthophoto montre l’importance des entonnoirs d’éclatement qui ont mis la nappe phréatique à nu (en noir) et la dimension de l’auréole de projection chargée de métaux lourds et de résidus de munitions explosives et chimiques. A droite, un atelier de démolition d’obus chimique s’est installé une fois le terrain d’explosion arrêté. IGN. 1922.

Références

[1] Lohs, 1991.
[2] Service historique de la défense. Site de Vincennes, cote GR 17 N 396 « Rapport sur la méthode employée par l’Armée britannique pour la récupération de matériel abandonné » non daté.
[3] National Archives. Kew Gardens. Londres, cote MUN 5/188.
[4] National Archives, Washington D.C., cote NM-91-1940. B3.
[5] « Bataillon de collecte ».
[6] National Archives, Washington D.C., cote RG 306-NT.
[7] Mayfair. Vol. 26. N° 329. September 1921. « Turning Swords into Ploughshare ».
[8] Archives départementales de la Marne, Site de Chalon-en Champagne. « Courrier du 30 octobre 1914 », cote 203 M 213.
[9] Service historique de la défense. Site de Vincennes, cote GR17 N 396.
[10] Archives départementale de la Meuse, cote 10 R 82.
[11] Projectile tiré non éclaté.
[12] National Archives. Washington D.C., cote RG 120. Ordnance Department Supply Division. Ammunition section. Correspondences 1917-1919. 61.1 – 71.1 A.E.F. « Memorandum for General Wheeler ». Salvage of ammunition in the Army aera. June 19, 1918.
[13] National Archives. Washington D.C., cote RG 120. Ordnance Department Supply Division. Ammunition section. Correspondences 1917-1919. 61.1 – 71.1 « Report of method of demolishing salvage german ammunition ».
[14] « Presse-purée », terme employé par les soldats pour désigner les grenades à manche allemandes.
[15] Archives départementales de la Meuse, cote 10 R 82.