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3. De la destruction au recyclage des munitions de guerre

Une équipe essentiellement féminine affairée au désamorçage manuel d’obus. Au centre, Georgina Rouget qui trouva la mort décapitée par un éclat le 14 septembre 1923. Usine « C-Factory » de F.N. Pickett & Fils de Trélon & Liessies (Nord).
© J. Dan
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

La Guerre a eu un coût financier considérable qui a contraint l’État à s’endetter lourdement. « Les difficultés économiques nées des destructions matérielles et humaines de la guerre furent accentuées par les difficultés de la reconversion de l’économie de la Guerre en économie de Paix» [2]. Au-delà des coûts inhérents à la reconstruction, au remboursement de la dette de guerre, se sont surajoutés ceux du dédommagement des victimes de guerre ou de leurs ayant-droits. Les caisses de l’État étaient exsangues et l’inflation galopante. Toutes les munitions restaient propriété d’État. Elles ont été coûteuses à produire, en matières premières, énergie, main-d’œuvre et vies humaines, durant le temps de guerre et constituaient encore un réservoir de matières valorisables qu’il aurait été déraisonné et irresponsable d’abandonner définitivement en les ennoyant dans l’océan, alors que l’effort de reconstruction exigeait des métaux.

Vers la fin 1919, il est apparu une volonté de rationnaliser la destruction des munitions et d’optimiser la récupération des matières valorisables. Ce glissement s’est opéré au moment où l’artillerie, démobilisée, a (de)laissé la question des munitions à la sphère civile. Le recyclage a été rendu possible par les progrès de la sidérurgie avec notamment l’apparition et l’usage du four Martin-Siemens qui permettait la fusion de ferrailles de récupération et l'affinage de la fonte brute. Le Ministère de la Guerre a alors imaginé s’associer à des firmes privées pour neutraliser les engins et en tirer profit. Francis Norman Pickett, un ingénieur britannique qui a été à la tête de la plus grande entreprise de désobusage industriel s’était fixé comme objectif de récupérer « des milliers de tonnes de munitions construites dans le but de détruire l’humanité et la civilisation, en transformant leurs métaux en allées d’usine, pour le progrès pacifique des besoins de l’humanité » [1].

Mais le pétardement pratiqué jusque-là était d’un rendement trop faible pour l’atteinte d’un taux de récupération de ferraille qui soit économiquement profitable. Un glissement du statut de déchet de guerre à celui de réservoir de matière première secondaire à valoriser s’est alors opéré pour les munitions à rebuter. Pour accéder à ces matières, l’obstacle à surmonter a été la neutralisation des fonctionnalités militaires des projectiles. De nouvelles méthodes de destruction, sûres, et de nouvelles organisations devaient être imaginées, testées, rodées puis mises en œuvre à grande échelle. Les artilleurs et ferrailleurs ont alors laissé la place aux ingénieurs qui étaient au service d’industriels spécialisés.

Vers 1920, F.N. Pickett a embauché l’ingénieur et officier russe M. Kostevitch. Il a été marqué dans sa carrière par l’accident de Kazan (Russie), un exemple flagrant d’accident dû aux manquements d’organisation d’un dépôt de munitions et aux consignes de sécurité négligées. Il a expérimenté à Trélon et Liessies (département du Nord) les méthodes et moyens de neutralisation des munitions, et en particulier s’est attaché à développer des méthodes spécifiques au vidage et à la neutralisation des projectiles chimiques. Des méthodes de brûlage et de vidage de munitions chimiques après perçage de l’orifice de remplissage ont été brevetées par F.N. Pickett en janvier et avril 1921 (pour une demande de brevet déposée fin 1919) et en mars 1924 [3].

Le contrat de Trélon d’avril 1920 entre l’entreprise F.N. Pickett & Fils et le Ministère de la Guerre est le premier contrat dit « du Temps de Guerre ». Il a visé la démolition de 25 000 tonnes de projectiles ex-allemands, attribué en gré-à-gré sans publicité et appel d’offre préliminaire (très certainement en relation avec l’impérieuse nécessité et urgence d’éradiquer des dépôts de munitions dangereux). Malgré de grandes difficultés techniques et administratives qui ont amené F.N. Pickett & Fils à exploiter ce site à perte, cet industriel a tenu pour persuader les gouvernements britannique, français et belge du bien-fondé et de l’efficacité de ses méthodes. F.N. Pickett a signé à partir de ce moment-là un contrat dit « britannique » pour la démolition de 330 000 tonnes de projectiles récupérés sur les anciens secteurs britanniques des Hauts-de-France. Par ailleurs, il a aussi obtenu un contrat avec le gouvernement belge pour 21 000 tonnes de munitions à démolir à Poelkapellen (Flandre occidentale, Belgique).

Parallèlement, en secteur français, les deux associés Clere & Schwander ont été rendus attributaires d’un marché conclu en septembre 1919 avec le sous-secrétariat à la liquidation des stocks du Ministère des Régions libérées pour la démolition du dépôt de munition de Spincourt (nord-est meusien). Ce dépôt de rassemblement d’obus allemands, français et britanniques issus de la 2ème Région militaire (Somme, Champagne, une partie des Ardennes, de la Belgique et de la Meuse) aurait renfermé 1 500 000 projectiles chimiques et 300 000 engins explosifs [4]. Il s’agissait là-aussi d’un contrat en gré-à-gré sans appel d’offre connu, mais contrairement au contrat Pickett il s’agissait d’un contrat civil. L’aventure de ces industriels a été remarquablement décrite et analysée par O Saint-Hilaire dans son manuscrit [5].

Clere & Schwander exploite aussi en parallèle un ensemble de chantiers de démolition de munitions chimiques ex-allemandes, en forêt de la Hardt, à proximité de Mulhouse (Haut-Rhin). Enfin, le ministère de la Guerre a imposé aux autres exploitants industriels « désobuseurs », comme Ricome, Bouxin, Savot & Frères, etc., d’appliquer les méthodes de ces industriels via des cahiers des charges standards. Quelles auraient été les relations entre F.N. Pickett & Fils et Clere & Schwander ? La question de la primauté des méthodes d’éliminations d’engins de guerre, selon des méthodes contrôlées, industrielles et sûres, peut être posée.

Dès 1920, les anciennes zones des armées sont découpées en lots correspondant aux emprises des différentes régions militaires. Les Parcs d’Artillerie de chacune de ces régions militaires ont alors en charge la consultation d’entreprises et la passation de deux types de marchés. Les premiers sont civils dits « des Régions Libérées » qui visent la récupération des ferrailles « inertes » ; ces opérations n’exigeaient pas de compétences particulières ; les adjudicataires privés sont missionnés pour ramasser la ferraille, voire effectuer des fouilles pour rechercher métaux et munitions enfouies. Les seconds sont des contrats militaires du « Temps de Guerre » qui visent la récupération des engins de guerre, leur neutralisation pour en tirer des métaux. Ces opérations risquées faisaient appel à des métiers spécialisés comme celui d’artificier. Les adjudicataires se sont vues attribuer la propriété des métaux après versement à l’Etat, en contrepartie, d’une redevance forfaitaire fixée à la tonne de métal récupérée.

Les chantiers de désobusage se sont implantés sur des terrains civils, à proximité des grands dépôts de munitions établis par les armées du temps de guerre, à proximité du front ou à l’arrière, ou par le service du désobusage immédiatement après-guerre. Des chantiers de destruction se sont ainsi ouverts loin du front, sur les dépôts de munitions de Mézidon (Calvados) ou de la Ferté-Hauterives (Allier). L’implantation des chantiers dans les anciennes lignes arrières, où les voies de communication avaient été épargnées par les destructions, était parfois privilégiée. Ces voies étaient nécessaires au transport des munitions et des matières issues de leur destruction. Parfois l’installation de ces chantiers était réalisée sans la consultation et/ou l’aval des populations civiles locales et/ou des autorités préfectorales.

Les usines de désobusage, quant à elles, ont été installées dans de grands centres de rassemblement établis près des reliquats de la « Zone Rouge », correspondant aux grands camps militaires. La particularité de ces usines a été leur courte durée d’exploitation, généralement entre deux et dix ans, mais impliquant de forts tonnages d’engins à détruire comme à Sissonne, dans l’Aisne (> 30 000 tonnes, plus d’un million de projectiles en 1925) ou au « Camp de Chalons » (actuel camp de Mourmelon, Marne, > 20 000 tonnes en 1923).

Des abus frauduleux d’entreprises privées sont connus dans la littérature (cf. le roman de P. Lemaître Au Revoir là-haut)  et dans les faits (fouille de l’INRAP, de l’ancien cimetière de Spincourt en Meuse) concernant la gestion de la « Mort de Masse » au terme de la Grande Guerre. Le désobusage sous contrat n’a pas échappé à de telles dérives. Elles ont été en partie incitées par la coexistence des deux contrats de désobusage, visant la même marchandise, avant 1929. Des projectiles ont ainsi été volontairement enfouis après leur découverte, à l’encontre des clauses contractuelles car leur démontage avait été jugé par les entreprises insuffisamment profitable au regard des risques encourus. Des adjudicataires des contrats civils se sont aussi mis à la recherche et au démontage de projectiles actifs car les redevances exigées par les contrats militaires étaient attractives et inférieures à celles des contrats civils.

Les usines de désobusage industriel étaient placées sous le contrôle de l’autorité militaire et ont employé une main-d’œuvre souvent hétéroclite et étrangère : Indochinois, Maghrébins, Russes, Tchécoslovaques, Portugais, etc. La passation de consignes de sécurité claires et précises par des contremaîtres français ou anglais, aux ouvriers étrangers a constitué un obstacle à la conduite sûre des opérations de démolition et déchargement des engins de guerre. Immanquablement, cette organisation et ces agissements se sont soldés par de nombreux accidents parfois mortels chez des personnels non qualifiés, largement relayés et parfois dénoncés par la presse locale. Elle s’est aussi faite aussi l’écho des nombreux délits (rixes, vols, etc.) ponctuant la vie dans les chantiers de désobusage.

Vers une optimisation et une rationalisation de la récupération industrielle

Les projectiles jugés transportables par les personnels de la récupération étaient inspectés, identifiés, puis triés avant d’être entreposés dans des alvéoles de stockage souvent spécifiques à chaque type d’engin. Les munitions étaient ensuite dirigées, selon leur état et leur typologie, vers des terrains d’éclatement (projectiles jugés indémontables dans de bonnes conditions de sécurité et/ou dont le démontage n’était pas profitable), des ateliers de démontage, des dépôts réguliers des parcs de l’artillerie ou encore des centres d’enfouissement ou d’ennoyage. Les munitions éparses jugées intransportables étaient pétardées sur le lieux de leur découverte.

La méthode de récupération la plus efficace était le démontage. A Vanquetin (département du Pas-de-Calais) l’autorité militaire britannique a ordonné en 1916 le rebutage de 40 000 projectiles (explosifs et shrapnels). Ces munitions ont été en partie démontées pour la récupération des fusées, cartouches et des ceintures de guidage en cuivre. Les projectiles ont été pétardés, 15 mètres sous terre dans les galeries d’anciennes mines de sape [6].

Les méthodes de neutralisation des engins de guerre par démontage consistaient en un train de tâches dont la fonction première était, si nécessaire, la désolidarisation des projectiles de leur cartouche (dessertissage, « désencartouchage »). Pour cela les coups complets étaient enserrés dans un étau ; un coup de maillet permettait de retirer la cartouche en laiton dont la poudre était généralement vidée dans des bassines d’eau. Ce contenu, régulièrement vidé, était brûlé sur des aires ou tranchées de brûlage. Ensuite, après avoir percuté l’amorce de fulminate de mercure, les douilles étaient écrasées pour limiter leur encombrement.

Pour les projectiles, la première opération consistait à supprimer le risque pyrotechnique, en enlevant le couple fusée-détonateur - le désamorçage. Cette opération délicate était réalisée dans des cellules formées de merlons de terre, de caisses de munitions lestées de sable, ou de traverses de chemin de fer érigées, permettant à l’opérateur d’être protégé en cas de détonation accidentelle. Les projectiles étaient maintenus par un étau placé au centre des cellules. L’extrémité d’une longue clé, passant au travers de la paroi de la cellule, était fixée à la fusée, tandis qu’à l’autre extrémité, un volant ou un « T » permettait à l’opérateur, en actionnant la clé, de dévisser la fusée. Pour certains obus de gros calibre, la fusée était située au culot qui était alors aussi dévissé. Les gaines étaient retirées pour ensuite être brûlées ou réservées en attente d’ennoyage.

Les fusées étaient, soit brûlées à l’air libre dans des tranchées de brûlage (dont les spécifications sont décrites dans les cahiers des charges de désobusage), soit grillées dans des fours spéciaux, dotés d’un système de récupération du mercure (issu de la décomposition du fulminate de mercure des amorces). Certains sites se sont spécialisés dans l’élimination de fusées, comme les sites Savot & Frères et Meignie à la Chapelle-Saint-Ursin [7], en 1929, à proximité de Bourges (Cher). Les métaux issus du grillage (laiton, acier, etc.) ont ensuite été revendus.

Les ceintures en métal mou (cuivre ou zinc) du culot des obus étaient ensuite retirées manuellement (au marteau et au burin) lors du « déceinturage ». Les projectiles ainsi neutralisés, ouverts à l’ogive (par l’œil) ou au culot, pouvaient être vidés de leurs chargement. Des méthodes de déchargement avaient été développées spécifiquement pour chaque type de chargement. Pour les obus explosifs chargés d’ammatol (mélange de T.N.T. et de nitrate d’ammonium), le chargement était fondu au moyen d’un jet d’eau très chaude (90 - 100°C) (opération connue sous le nom de « washing-out ») ou dans des bains d’eau chaude. T.N.T. et nitrate d’ammonium étaient alors solubilisés. Ces solutions chaudes étaient collectées puis mises à refroidir. A 80°C le point de fusion du T.N.T. était atteint. Le T.N.T. recristallisait alors et précipitait en s’accumulant au fond des bacs d’où ils pouvaient être récupérés.

La solution de nitrate d’ammonium était ensuite affinée et envoyée vers des cristallisoirs [1]. Le nitrate d’ammonium aurait ainsi été reconditionné pour être vendu comme engrais. Si le T.N.T était de bonne qualité (sans impureté), il était récupéré, reconditionné et revendu comme explosif (pour l’agriculture par exemple, pour dessoucher ou démolir des blocs qui entravent les labours).

Souvent, lorsque les chargements explosifs étaient de mauvaise qualité, comme ceux confectionnés par les Allemands à la fin de la Guerre, ils fondaient difficilement et se mêlaient dans des boues résiduaires. Ces boues étaient récupérées et réservées pour être convoyées vers des aires de brûlage.

Des obus explosifs ont aussi été brûlés selon des méthodes et procédures dépendantes du type d’explosif chargeant les projectiles et leur calibre ; le brûlage d’obus explosifs (« open-burning » O.B.) était réalisé sur des aires (« burning-grounds ») ou des tranchées de brûlage. Les obus étaient disposés en deux rangées se faisant face, de part et d’autres d’une tranchée d’environ 75 cm de profondeur, sur quatre à cinq mètres de long. Les ouvertures des obus étaient tournées vers le fond de la tranchée. L’ensemble était maintenu par des rails de chemin de fer. La tranchée était remplie de bois aspergé de poudres. Une fois le foyer allumé, la montée en température provoquait la fusion de l’explosif qui s’écoulait dans la tranchée où, déconfiné, il se consumait à même le sol, sans exploser. Ces zones de brûlage étaient, selon les standards de F.N. Pickett & Fils, localisées à une distance de sécurité d’au moins 1 000 m des dépôts de munitions et autres installations industrielles.

Les obus chimiques allemands à « Croix bleue » (à chargement solide et renfermant des arsines émétisantes) ont été brûlés selon les méthodes similaires comme sur le chantier de F.N. Pickett & Fils de 1926 à 1928 « La Place à Gaz » en forêt de Spincourt [8]. Les chantiers de brûlage étaient inspectés après un délai de 48 heures après la mise à feu. Dans l’usine Pickett « D-Factory » de Dannes-Camier (Pas-de-Calais), les « Croix bleue » étaient déflagrés avant d’être brûlés avec du bois aspergé de poudre, en bord de mer [9]

Pour les obus chimiques à chargement liquide, comme ceux à ypérite, phosgène (un gaz mais chargé liquéfié à basse température) ou à chloropicrine, plusieurs solutions ont été retenues pour leur déchargement après le perçage des engins (au niveau des orifices de remplissage) ou l’ouverture des réservoirs :

1) Vidage des toxiques dans des contenants pour être soit neutralisés (à la chaux pour l’ypérite, ou par hydrolyse au contact de l’eau), soit infiltrés dans des puits perdus (de 2.5 m de profondeur « dès lors qu’il n’y a pas de risques de contamination de puits et cours d’eau ») ensuite remblayés (comme sur le site Clere & Schwander à proximité de Mulhouse)[10]

2) Vidage des toxiques dans des goulottes en béton pour être acheminés vers des brûleurs, comme sur le site Clere & Schwander en Meuse.

A Dannes-Camier, Pickett avait installé des fours spéciaux pour brûler des obus au phosgène ou à chloropicrine [9]. Il y pétarda également sur l’estran des obus à ypérite, pour bénéficier de la neutralisation de l’ypérite par l’eau de mer à marée montante. Les obus chimiques à chargement gazeux (obus au chlore (« white star »), à l’acide cyanhydrique) étaient ouverts, les gaz étaient collectés par des carneaux en matériaux résistants (grès émaillé) pour être neutralisés par une tour de lavage à l’eau. Parfois encore ces obus étaient brûlés dans des fours spéciaux.

Pour les obus à balle (« shrapnel ») enfin, après retrait du détonateur et de la charge centrale ou du culot (contenant de la poudre noire, neutralisée dans des seaux d’eau), l’ogive était retirée à la masse ou par une machine, puis les billes en plomb étaient expulsées mécaniquement. Les billes récupérées étaient ensuite acheminées vers une fonderie interne au site, pour y être fondues et reconditionnés en lingots. Un affinage était ensuite nécessaire pour en extraire l’antimoine.

Envoyer les munitions par le fond

Les archives montrent aussi que des opérations d’immersion de munitions ont été réalisées en mer, en particulier pour éliminer des obus dangereux, notamment chimiques, dont le démontage s’avérait trop risqué par rapport au bénéfice que les industriels de la récupération pouvaient en tirer.

En 1921, F.N. Pickett a dû éliminer des engins chimiques allemands à « Croix jaune » et à « Croix verte », chargés respectivement d’ypérite et de phosgène / diphosgène, ainsi que des munitions chimiques britanniques [11]. Ces ennoyages étaient pratiques courantes. Déjà, avant la Première Guerre mondiale, des poudres avaient été mises au rebus et immergées au large de la rade de Toulon. En 1915, avec la crise des munitions, l’armée française songea à repêcher ces poudres (très certainement de la nitrocellulose insoluble) pour charger les munitions en poudres propulsives.

Lorsque les Britanniques ont évacué leur dépôt de Rouxmesnil (Seine-Maritime, future « K-Factory » de F.N. Pickett & Fils) en juillet 1920, ils ont procédé à l’immersion des poudres propulsives (« cordite ») à 25 miles (environ 40 km) au large de Cherbourg. Des obus à gaz ont aussi été immergés à 25 miles au sud de Portland. Une traduction du rapport du capitaine de Vaisseau St. Sauveur d’un document du 1er juin 1921, stipule que l’armée française aurait disposé de sites d’ennoyage similaires à Marseille (Bouches-du-Rhône) et à Fouras (à l’embouchure de la Charente).

Par ailleurs le gouvernement belge aurait aussi coulé des obus non loin du Havre depuis ce port. Les tonnages ennoyés par F.N. Pickett & Fils étaient de l’ordre de 12 000 tonnes, comptant environ 10 000 tonnes d’obus chimiques, le reste étant formé de gaines d’éclatement. Au final, 11 456 tonnes d’obus à gaz (bouchés ou dotés de leurs fusées) et 100 tonnes de gaines auraient été immergées en 1921 au « West pit », à 40 miles (environ 65 km) au large de Dunkerque.

À la fin de la guerre de 14, des milliers de tonnes de munitions produites par une usine de grenades (Montreuil Jugné, Maine-et-Loire) ont été immergées dans une ancienne carrière d’ardoise à Avrillé, à proximité d’Angers. D’autres munitions françaises auraient été immergées dans cette même carrière en 1940 lors de l’avancée allemande, puis à la fin de la guerre par les Allemands, les Français et les Américains. Aujourd’hui les démineurs de la Sécurité Civile estiment qu’il reste sous l’eau environ 3 000 tonnes d’obus, de grenades et de mines antichars, qui se sont accumulés en un amas d’une trentaine de mètres d’épaisseur.

Enfouir

Des munitions de la Première Guerre mondiale ont également été précipitées en 1923 par l’armée française dans le gouffre de Jardel (Doubs). Le tonnage est estimé à 3 000 tonnes selon la Sécurité Civile. Il s’agit de munitions conventionnelles pour l’artillerie de calibre 65 à 220 mm, défectueuses ou rebutées.

A noter aussi que durant la Première Guerre mondiale, avec l’apparition de l’aviation et du bombardement aérien, certains dépôts de munitions ont été visés et touchés en causant des explosions cataclysmiques ouvrant de profonds cratères, projetant les munitions, qui, endommagées, étaient devenues inutilisables. Les matériaux, débris et munitions ont servi au remblaiement des cratères provoqués par l’explosion comme à Audruicq (Pas-de-Calais), en 1916, à Abancourt / Blargies (Oise).

Enfin, le Génie a procédé vers 1920 à l’étude géologique de certaines « creutes » du Chemin des Dames afin d’identifier les cavités les plus vastes et les plus résistantes à d’éventuelles explosions. Ce projet d’enfouissement avait pour objectif de désengorger l’imposant dépôt du camp de Sissonne. Les archives consultées ne permettent pas de savoir si ces mesures ont bien été mises en application.

Réutiliser

Les munitions de la Première Guerre mondiale, jugées en bon état, ont aussi été récupérées et remises en dépôt pour un éventuel usage futur. Ainsi, à titre d’exemple, 25 000 tonnes de munitions britanniques avaient été réservées pour alimenter les pièces d’artillerie britanniques et américaines des corps expéditionnaires en Russie en 1919 (« opération ours polaire »).

Les états-majors de l’Entente souhaitaient également maintenir leur puissance de feu tant que les traités de Paix n’étaient pas signés et mis en application. Dans les anciens territoires annexés d’Alsace-Lorraine, des munitions ex-allemandes ont été stockées pour pouvoir être tirées par les fortifications (« Festen ») érigées dans ces territoires par les forces allemandes avant la Grande Guerre et dotées de pièces d’artillerie allemandes : 33 396 obus explosifs, 20 793 shrapnels ont été stockés à Metz et 9 000 projectiles à Strasbourg [12].

En 1933, avec la montée nazie, les obus sont réfectionnés en prévision des opérations de défense de la frontière franco-germanique. Un tiers des projectiles environ, non réutilisables, ont été détruits.

Références

[1] Mayfair, volume 26. N°329, septembre 1921.
[2] J.F. Jamet « De la Grande Guerre à la Grande dépression : les politiques de stabilisation face à l’endettement et l’inflation ».
[3] Patent specification 158.333. Completed Accepted jan. 31, 1921. « An Improved Method of and Apparatus for Evacuating Fluid from Containers ». Patent specification 162.022. Completed Accepted Apr. 11, 1921. « Means for Breaking Down Gas Shells ». Patent specification 212.032. Completed Accepted, March 6, 1924. « Improvements in and relating to the Freeing of Metal Casings of Shells or the like Ammunition from Noxious Gas Fillings thereof ».
[4] Archives départementale de la Meuse, cote 10 R 82.
[5] O Saint-Hilaire. « 1914 -2018. Sortie de conflit, déchets de guerre et histoire environnementale. L’exemple de Clère, Schwander & Cie. Un chantier de désobusage à Spincourt dans la Meuse ». EHESS. 2018
[6] Archives départementales du Bas-Rhin, cote 121 AL 402.
[7] Archives départementales du Cher, cote 1 W 402.
[8] D. Hubé « Industrial-scale destruction of old chemical ammunition near Verdun: a forgotten chapter of the Great War », Journal of First World War Studies. 1947-5020. Décembre 2017.
[9] M. Lemattre. D’après le récit d’Etienne Lemaire en 1984 « Le camp Pickett – Dannes (Pas-de-Calais) ». Mémoire d’Opale n°10. 2018.
[10] Archives départementales du Bas-Rhin, cote 121 AL 402.
[11] National Archives Kew Gardens, Londres, cote MUN-04 7010.
[12] Service historique de la défense. Site de Vincennes, cote GR9 NN3-675. « Réfection des munitions ex-allemandes stockées dans les places de Metz, Thionville et Strasbourg. 2ème rapport de mission du capitaine Grangier de l’École de pyrotechnie », 18 mai 1933.