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Du Bois de Belleau à Belleau Wood

"Les héros de Bois de Belleau, en route vers leur camp de repos", le 17 juin 1918
© US National Archives
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

De toutes les batailles de la Première Guerre mondiale, la victoire du Bois de Belleau (du 30 mai au 5 juillet 1918), dans l'Aisne, occupe une place à part dans le panthéon américain. Le courage et le sacrifice des Doughboys, la découverte de la réalité de la "guerre moderne", ont fait de cette offensive une bataille emblématique dans l'histore militaire américaine, dont le souvenir est encore très vif aujourd'hui au sein des Marines.       

A partir de mars 1918, les offensives allemandes mettent à l’épreuve les capacités de résistance des Alliés et crispent les relations interalliées. En vain, Français et Britanniques demandent au général Pershing d’accepter, jusqu’à l’été, l’incorporation des unités américaines dans leurs armées. Mais le général américain refuse tout amalgame de ses forces dans les divisions française et britannique. L’obstination de Pershing agace le général Foch, d’autant plus que le baptême du feu des troupes américaines s’est soldé par un échec. En effet, le 20 avril 1918, deux compagnies de la 26e division d’infanterie, qui tiennent les tranchées dans le secteur de Seicheprey (Meurthe-et-Moselle), non loin de Saint-Mihiel, sont bousculées par une attaque surprise allemande. Cette première affaire de Saint-Mihiel provoque la colère de Pershing. Elle a des conséquences politiques, militaires et psychologiques désastreuses. L’incident est exploité par les Français et les Britanniques pour illustrer l’incapacité des Américains à tenir un secteur en autonomie mais aussi par la propagande allemande.

Toutefois, les offensives allemandes de mai et de juin précipitent l’engagement des premières grandes unités américaines au combat. Elles donnent l’occasion aux doughboys d’obtenir les premiers succès à Cantigny du 28 au 31 mai 1918 ainsi qu’à Château-Thierry et au Bois de Belleau en juin 1918. Grâce aux effectifs américains, les Alliés tiennent dans les secteurs de l’Aisne et de la Marne, au prix de lourdes pertes, y compris pour les Américains. De toutes les batailles de la Première Guerre mondiale, celle du Bois de Belleau occupe une place à part dans le panthéon américain. Elle constitue également un tournant dans l’histoire militaire des Etats-Unis. Dans ce bois, théâtre du premier engagement d’une division américaine dans une guerre, l’armée de Pershing découvre la réalité de la « guerre moderne » comme l’appellent alors les Américains. Elle apprend le combat moderne au prix du sang. Dès la fin des combats, le Bois de Belleau devient Belleau Wood et entre dans le cercle très fermé des batailles emblématiques qui contribuent à forger les traditions militaires d’une armée.       

Le contexte

En mai 1918, Foch s’attend à un dernier assaut dans le nord de la France, mais Ludendorff attaque sur l’Aisne (offensive Blücher). Le 27 mai, sur un front d’une centaine de kilomètres, les fantassins allemands se lancent à l’assaut des positions françaises entre Montdidier et Reims. Le Chemin des Dames est repris et la mythique Marne est franchie à Dormans le 30 mai. Cette offensive aboutit à la formation de la poche de Château-Thierry que les Alliés cherchent à contenir coute que coute. Dans le même temps, l’armée allemande attaque et progresse dans un secteur compris entre Noyon et Montdidier (offensive Gneisenau du 9 au 13 juin) jusqu’à la contre-offensive française conduite par le général Mangin sur le Matz, un affluent de l’Oise, avec des divisions françaises et américaines à partir du 11 juin. Elle contraint Ludendorff à interrompre son offensive.

La création de la poche de Château-Thierry contraint l’armée française à engager ses réserves pour tenter d’endiguer la progression allemande. Offensives et contre offensives se succèdent le long de la ligne de front depuis Noyon au nord, Château-Thierry au sud et Reims à l’est. Les combats du Bois de Belleau sont l’une de ces opérations du 30 mai au 5 juillet 1918. La pression allemande désorganise et use les unités. Le 30 mai, la situation des Français est difficile. Afin de maintenir le dispositif défensif et en attendant les renforts, les brèches sont colmatées à la hâte avec des éléments disparates et disponibles. Ainsi, les unes après les autres, les divisions françaises sont englouties dans la bataille. Les Allemands ont l’initiative, même si leur progression semble déjà se ralentir.

Au tournant de mai et juin, les environs de Château-Thiery deviennent l’épicentre de la bataille, en particulier la côte 204 et la vallée du Clignon, affluent de l’Ourcq, qui arrose les départements de l’Aisne et de la Marne. Cette vallée devient la clé de la bataille. Dans ce secteur les défenses sont faibles. La perte de la vallée entrainerait non seulement une percée allemande en direction de Meaux mais menacerait également la capitale. En dépit des renforts, les Français sont contraints de céder du terrain jusqu’au village de Belleau.

Diables Rouges et Chiens de l’enfer

Situés à 9 kilomètres au nord-ouest de Château-Thierry dans l’Aisne, le petit village de Belleau et son bois (un centaine d’hectares) se retrouvent sur la ligne de front. Un groupement français commandé par le colonel Meilhan, chef de corps du 152e régiment d’infanterie, composé des 158e et 152e RI ainsi que des éléments des 43e et 73e divisions d’infanterie, défend les positions de Belleau. Dans le même temps, la 2e division d’infanterie américaine (2e DIUS), qui avait quitté ses cantonnements lorrains pour l’Oise dans le but d’entrer en ligne dans la Somme, est redéployée, au même titre que la 3e division d’infanterie américaine, en urgence dans le secteur de Château-Thierry.

La 2e DIUS est commandée par le général Omar Bundy (1861-1940), un ancien des guerres indiennes, de la guerre hispano-américaine et des Philippines. Les 27 000 hommes de la division sont répartis dans la 3rdInfantry brigade, la 4thMarine Brigade, la 2ndField Artillery Brigade et des unités de soutien (train, génie, transmission, santé, etc.). Pendant que la 2e DIUS se rassemble en arrière du front, les Français du groupement Meilhan livrent des combats très durs avant de céder du terrain. Dans la soirée, les débris du groupement se rassemblent autour de Lucy-le-Bocage et les premiers éléments américains montent en ligne. Pendant la nuit, les Allemands relâchent la pression et laissent passer une occasion de prendre l’ascendant. Les Français, pour qui le Bois de Belleau est perdu, sont épuisés tandis que les Américains ne sont pas encore prêts à se battre.

Afin de permettre l’achèvement du débarquement de la 2e DIUS, les Français lancent une dernière contre-attaque le 3 juin avant que le 21e corps d’armée français confie à la 2e DIUS une situation stabilisée. Les troupes américaines montent en ligne jusqu’au 6 juin. Un officier supérieur français descendant des premières lignes aurait suggéré au capitaine Lloyd W. Williams du corps des Marines de se retirer. Celui-ci aurait répondu « Ben merde ! On vient à peine d’arriver ! ».

Au centre du dispositif de la 2e DIUS, la brigade de Marines commandée par le général Harbord, un proche de Pershing, s’installe face au Bois de Belleau et au village de Bouresches. A sa gauche, le 23e régiment d’infanterie occupe Bussiares et à sa droite le 9e régiment d’infanterie tient les positions à proximité de la route de Paris. Pour la première fois, une division américaine est autonome au contact de l’armée allemande, sur un point sensible du front et sans réserve française. Toutefois, si la situation reste précaire, la pression allemande semble moins forte car au même moment l’armée allemande s’apprête à attaquer entre Noyon et Montdidier.

« Woods now U.S. Marine Corps entirely »

Après avoir aménagé leurs positions,  les Américains repoussent un premier assaut allemand sur la ferme des Mares le 4 juin. Les assaillants sont surpris par la vigueur de la défense américaine. Le 6 juin marque le point de départ d’une série d’offensives américaines qui aboutissent à la prise de la cote 142 à l’ouest de Belleau et de Bouresches. Dans ces combats, les Marines attaquent à découvert sous le feu des fantassins allemands. Le 6 juin devient l’une des journées les plus meurtrières de l’histoire du corps des Marines. Le 10 juin, après plusieurs tentatives, les Marines, soutenus par des éléments du 7e régiment d’infanterie américain et les canons français et américains, atteignent les lisières du Bois de Belleau. Dans le bois, la progression est lente et difficile.

Pendant les jours suivants, la situation est confuse au grès des assauts allemands et contre attaques allemandes. Renforcées par des fantassins du 23e régiment d’infanterie américain, les unités de Marines conservent le contrôle de Bouresches. Le courage, la bravoure et la ténacité des Marines et des fantassins américains ne peut pas compenser les lacunes du commandement américain qui privilégie les attaques frontales par vagues successives sans s’adapter à la guerre de position. Retirée du front le 16 juin, la brigade des Marines remonte en ligne le 22 juin dans la perspective de l’assaut final.  Le 23 juin, le 3e bataillon du 5e régiment de Marines attaque les dernières positions allemandes au nord du bois, en vain et au prix de lourdes pertes. Le commandement américain tire les enseignements de ces échecs et modifie son mode opératoire en abandonnant les assauts frontaux sans préparation d’artillerie.

Ainsi, le 25, les défenses allemandes sont écrasées par un déluge de feu de plusieurs heures. Le bois de Belleau n’existe plus. En fin de journée, les Marines du 3e bataillon, soutenus par deux compagnies de mitrailleuses, partent à l’assaut et se rendent maître du bois le lendemain. Le major Maurice E. Shearer, commandant le 3e bataillon, envoie alors le message suivant : « Le Bois de Belleau appartient désormais entièrement au corps des Marines ». Le 5 juillet, la 2e DIUS est relevée par la 26e.

Rassemblement de soldats aux abords du Bois de Belleau, le 30 juin 1918

Sur le plan tactique, les Marines et les fantassins des 2e et 3e DIUS ont tenu la route de Paris et repris le terrain perdu au début du moins de juin, même si l’offensive allemande est enrayée depuis le 3 juin dans la vallée du Clignon. Ces combats démontrent la capacité des Américains à se battre. Plus largement, la ténacité des Américains permet au général Pétain, commandant en chef français, d’envoyer des renforts au nord et ainsi de résister aux Allemands entre Noyon et Montdidier, puis d’attaquer sur le Matz et enrayer le plan de Ludendorff.

Sur le plan moral, les combats du Bois de Belleau lavent l’échec de Seicheprey et l’ardeur des Américains dans les tranchées impressionnent beaucoup les Allemands qui surnomment leurs adversaires les Teufelhunden, chiens de l’enfer. Au terme de quatre semaines de combat, environ 10 000 soldats allemands sont tombés dans ces combats. La 2e DIUS a perdu la moitié de son effectif soit entre 8 et 10 000 hommes parmi lesquels plus de 1800 tués et environ 300 soldats du 7e régiment d’infanterie américain. L’inexpérience dans le combat offensif et le manque de soutien de l’artillerie contribuent à expliquer ces pertes.

Au cœur des traditions de l’armée américaine

Dès la fin de la bataille, ces combats valent à la 2e division d’infanterie américaine une immense popularité dans l’armée américaine, aux Etats-Unis et dans le monde. Les répercussions de la bataille livrée  sont considérables. Les Doughboys ont fait honneur à leur pays, rassuré les Alliés et inquiété les Allemands. Formée en  France en 1917, la 2e DIUS, surnommée l’Indianhead à cause de son badge d’épaule représentant une tête d’indien, écrit la première page de son histoire. Depuis, cette division a combattu pendant la Seconde Guerre mondiale, en Corée, en Irak et en Afghanistan.

Acheté par la Belleau Wood Memorial Association en 1923, le bois devient l’un des hauts lieux de mémoire des Américains, complété par l’Aisne-Marne Cemetery, inauguré en 1937 et contenant les corps de 2 289 soldats et les noms de 1 060 disparus. Si l’histoire de la Grande Guerre est méconnue de la plupart des Américains, qui étudient peu ce conflit lointain, Belleau occupe une place à part dans la société américaine. Ainsi, le personnage de James « Jimmy » Darmody dans la série Boardwalk Empire est un vétéran de la Grande Guerre et du Bois de Belleau. Aujourd’hui, de nombreuses rues, routes et avenues aux Etats-Unis mais également en France ont été baptisées du nom de ce petit bois de l’Aisne.

Le souvenir de la bataille est également au cours des relations franco-américaines. Récemment, le président français Emmanuel Macron a offert au président américain Donald Trump, à l’occasion d’une visite officielle aux Etats-Unis, une bouture de chêne du Bois de Belleau, plantée dans les jardins de la Maison Blanche.

Dans l’armée américaine, le souvenir de la bataille est fortement ancré dans la mémoire collective. Ainsi, la Marine américaine met en service le porte-avions Belleau Wood en 1943, utilisé par la Marine française dans les années 1950. En 1978, soixante ans après la bataille, l’US Navy lance un Landing Helicopter Assault baptisé USS Belleau Wood, désarmé en 2005. Enfin, les marines française et américaine ont participé à des missions commémorant le souvenir de la bataille (missions « Bois Belleau » en 2013 ou « Bois Belleau 100 » en 2018). Toutefois, le nom de Belleau est surtout associé au corps des Marines depuis 1918. Depuis longtemps, les corps de troupe les plus prestigieux dans le monde entretiennent l’héritage du passé. Les traditions militaires puisent abondement dans des batailles emblématiques pour forger l’esprit de corps et souder les hommes. En France, ces traditions remontent souvent au XIXe siècle (Sidi Brahim pour les chasseurs, Camerone pour la Légion étrangère, Bazeilles pour les troupes de marine, etc).

Les champs de bataille français de la Grande Guerre sont le berceau de nombreuses traditions militaires américaines et en particulier pour le corps des Marines. Dans les combats du Bois de Belleau, 1095 Marines sont tués et 3600 blessés sur les 9 444 hommes que compte la brigade. Au lendemain de la bataille, le général Jean Marie Degoutte, commandant la 6e armée française, qui a enrayé l’offensive allemande sur la Marne, décide de baptiser le Bois de Belleau « Bois de la brigade de Marines » : « En raison de la brillante conduite de la 4e brigade de la 2e division d’infanterie des Etats-Unis qui a enlevé de haute lutte Bouresches et le point d’appui du Bois Belleau défendu avec acharnement par un adversaire nombreux, le général commandant la 6e armée décide que dans toutes les pièces officielles, le Bois Belleau portera désormais le nom de Bois de la Brigade de Marines ». Georges Clemenceau, président du Conseil et ministre de la Guerre, se rend au Bois de Belleau et s’adresse en anglais aux soldats américains : « J’admire depuis longtemps les institutions américaines que je connais bien (…). J’aime l’allure de vos hommes. Je désire remercier personnellement votre unité pour ce qu’elle a fait ». Enfin, en octobre 1918, les 5e et 6 régiments de Marines et le 6e bataillon de mitrailleuses sont cités à l’ordre de l’armée française, ce qui pour les Américains est une reconnaissance prestigieuse.

Mortier allemand capturé par les Américains, le 22 juin 1918

Ainsi, dès 1918, plus personne ne contestera le sacrifice des Marines à Belleau, l’engagement le plus meurtrier pour ce corps jusqu’aux combats du Pacifique pendant la Seconde Guerre mondiale. Le corps des Marines est resté fidèle à cette histoire depuis 1918. Un mémorial en bronze représentant un Marine chargeant est érigé au cœur du bois en 1923. De plus, chaque premier dimanche du mois de juin, un détachement de Marines participent au Memorial Day dans le Bois de la Brigade des Marines. A l’issue de la cérémonie, les Marines se rendent en pèlerinage à la fontaine du village dont le jet sort de la gueule d’un chien mastiff symbolisant les chiens de l’enfer. Une fois n’est pas coutume au sujet des traditions militaires, l’histoire se confond souvent avec la légende. Ainsi, le village de Belleau n’a pas été pris par la 2e division d’infanterie américaine mais par des unités de la 26e division. De plus, la tête de chien de la fontaine existait déjà avant la guerre.

Les combats de l’armée américaine à Belleau valent surtout par le symbole qu’ils représentent. Belleau marque le premier engagement d’une division américaine dans une guerre européenne. Les Etats-Unis accèdent véritablement au rang de puissance mondiale avec une armée moderne, mieux entrainée et mieux équipée. Si ce premier engagement prouve que l’armée américaine peut être engagée au front, il montre aussi son impréparation à combattre dans les tranchées. Le commandement américain entendait renouveler la conception des opérations et rompre avec la guerre des tranchées et la défensive, le trench warfare, pour renouer avec l’offensive, l’open warfare. Dans les faits, les Américains sont contraints de mener une guerre d’usure, meurtrière. Ils apprennent le combat moderne au prix du sang.

Pour aller plus loin

Eric Labayle, « La bataille du bois de Belleau (30 mai – 5 juillet 1918), 14-18 Le magazine de la Grande Guerre, octobre-novembre 1914, p. 8-20.
Jean-Michel Steg, La Fayette, nous voici !, Paris, Fayard, 2018.
Gilbert Nicolas (dir.), Images des Américains dans la Grande Guerre de la Bretagne au front de l’Ouest, Rennes, PUR, 2017.
Bruno Cabanes, Les Américains dans la Grande Guerre, Paris, Gallimard, 2017.