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La révolution finlandaise et la victoire des "blancs"

L'armée allemande dans les rues d'Helsinki, avril-mai 1918
© Imperial War Museum of London © IWM (Q 55433)
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Moins connue que la Révolution russe de 1917, la révolution finlandaise reste pourtant pour les Finlandais un événement majeur dans l'histoire de leur pays. Après une crise politique sans précédent, le pays sombra de janvier à mai 1918 dans une guerre civile sanglante qui opposa "l'armée blanche" conservatrice à "l'armée rouge" sociale-démocrate. A la différence de son voisin russe, la crise finlandaise se solde par une victoire des "blancs".

Le 16 mai 1918, l’armée blanche finlandaise défilait fièrement dans Helsinki, menée par l’ancien général de cavalerie de l’armée du tsar, le futur maréchal Mannerheim1. L’avant-veille avait eu lieu à Ino, au sud de Vyborg, le dernier combat de la guerre civile qui déchirait le pays depuis la fin du mois de janvier2. Déjà des milliers de vaincus avaient été passés par les armes ; des centaines de charniers couvraient le territoire et les premiers camps de concentration avaient été ouverts où s’entasseraient à la fin du printemps près de 80 000 personnes (un million environ à l’échelle de la France)3. La liesse bruyante des vainqueurs, appuyés par une division allemande à partir du début avril4, ne pouvait faire oublier ni la disette qui menaçait déjà depuis l’automne précédent, ni le chômage de masse, ni la folle inflation rongeant les maigres revenus des ouvriers et des petits paysans5.

Occupées à s’entretuer depuis bientôt quatre ans, les grandes puissances européennes n’avaient guère de compassion pour le sort d’un petit pays à leurs yeux marginal, si ce n’est pour dénoncer la « complicité » entre les dirigeants sociaux-démocrates finlandais et les bolcheviks6. Que pesaient à leurs yeux quelques dizaines de milliers de victimes alors qu’il en tombait chaque semaine davantage sur les différents fronts ? Au demeurant, les vaincus de cette guerre civile n’avaient pas encore bu le calice jusqu’à la lie. Dans les mois qui suivraient, des milliers et des milliers de personnes supplémentaires rejoindraient les cimetières ou les fosses communes des camps, seraient emprisonnées après des jugements à charge7 (un auteur a ainsi évoqué le « naufrage de la légalité»8) ou s’enfuiraient au-delà des frontières, soit vers la Russie, soit vers la Suède. Même dans les rangs des blancs, la cruauté de la répression créait un certain malaise9 et la peur d’un deuxième soulèvement était palpable.

L'enlisement de la Finlande dans la crise

Cette guerre civile n’était pas fatale. Lors de la chute du régime tsariste, la droite et la social-démocratie avaient trouvé assez vite un compromis autour d’un gouvernement autonome (appelé Sénat selon la tradition russe) constitué à part égale de socialistes et de membres des différents partis nationalistes. Jusqu’au début de l’automne 1917, les affrontements, bien que vifs, restèrent sur le terrain politique, à l’exception de quelques accrochages10. Les désaccords portaient sur l’ampleur des réformes sociales à mettre en œuvre, sur la manière d’organiser le rationnement alimentaire, sur l’attitude vis-à-vis des nombreux conflits du travail et sur les modalités de passage à l’indépendance, les sociaux-démocrates voulant transférer rapidement les anciens pouvoirs du souverain au Parlement (d’où le vote de la Valtalaki avec l’appui des agrariens11) et la droite y étant réticente parce qu’elle voulait un exécutif fort et craignait de se retrouver privée de force armée dans une conjoncture tendue.

Un événement majeur allait mettre le feu aux poudres : la dissolution en juillet du Parlement à majorité sociale-démocrate par le gouvernement Kerenski avec l’appui des conservateurs finlandais, dissolution jugée illégale par les militants socialistes. La campagne électorale pour les élections prévues début octobre fut extrêmement tendue, en raison de la mise en place de milices armées, d’abord du côté « blanc » (Gardes civiques) puis du côté « rouge » (Gardes ouvrières devenant peu à peu Gardes rouges). La défaite de justesse du Parti social-démocrate (SDP), dans le cadre d’un scrutin sujet à caution, ouvrit la voie à une grève générale vers la mi-novembre au cours de laquelle eurent lieu des incidents sanglants12. Très déterminé, le nouveau gouvernement songea alors à transformer les « gardes blancs » en armée nationale, ce que ne pouvaient admettre leurs adversaires.

L’installation des bolcheviks au pouvoir à Petrograd avait par ailleurs changé la donne : désormais, les conservateurs avaient repris les thèses de la minorité activiste et souhaitaient parvenir à l’indépendance le plus vite possible sans négociations avec un pouvoir russe qu’ils estimaient ennemi. Néanmoins le vote en faveur de l’autodétermination se fit à l’unanimité, SDP compris. Mais la confiance était rompue et la multiplication des incidents dans certaines parties du pays amena les dirigeants socialistes, situés à la gauche du parti, à envisager sérieusement l’option révolutionnaire. Ils tergiversèrent cependant encore plus d’un mois, mais, poussés par l’intransigeance du gouvernement de coalition droite/agrariens13 et par une base qui criait famine et souhaitait des mesures d’exception, ils finirent par prendre la décision du soulèvement. Il faut dire que les Gardes rouges étaient aussi impatients de répondre aux attaques de plus en plus virulentes des gardes civiques contre les dernières garnisons russes et contre eux-mêmes14. Le 28 janvier au soir, un fanal rouge allumé au sommet de la Maison du Peuple d’Helsinki sonna le début de la révolution.

De l'avantage des « rouges » à la victoire des « blancs »

Les combats15 semblèrent d’abord tourner à l’avantage des « rouges » qui s’emparèrent en trois semaines de tout le sud du pays le long d’une ligne allant de Pori à Imatra en Carélie, malgré un soutien fort limité des bolcheviks qui négociaient alors les accords de Brest-Litovsk. Quelques ministres conservateurs purent réinstaller leur gouvernement à Vaasa, le commandement des Gardes civiques ayant été confié à l’énergique général-baron Gustaf Mannerheim, ancien officier de l’armée impériale.

Début mars, en dépit d’assauts répétés des gardes rouges, la ligne de front se stabilisa. À la mi-mars, l’armée blanche, mieux encadrée, mieux équipée et rejointe par de nombreux volontaires étrangers fut en mesure de lancer la contre-attaque. La bataille décisive autour de Tampere fut acharnée, mais finit par tourner à l’avantage des blancs16. Les rouges battirent en retraite sur une partie du front. Début avril, le débarquement d’une division allemande commandée par von der Goltz permit la prise d’Helsinki, mal défendue, et l’encerclement d’une partie des gardes rouges. À la mi-avril, la guerre était perdue et les derniers jours de la Délégation du Peuple étaient comptés.

En fait, deux conceptions de l’avenir du pays s’était affrontées17. D’un côté, celle de la Délégation du Peuple qui comptait mettre à profit une victoire pour installer dans le pays une démocratie parlementaire et sociale (et non pas la dictature du prolétariat), de l’autre celle du gouvernement de Vaasa qui voulait un pouvoir fort capable de réaliser, avec l’aide allemande, le projet de la Grande Finlande18. Oublier cet aspect des choses est se condamner à une incompréhension totale des enjeux, voire à des contresens.

Notes :

1 Stig Jägerskiöld, Gustaf Mannerheim 1867-1951, Aubenas, M. de Maule, 1998, 312 p.
2 Sur la guerre civile finlandaise : Anthony Upton, The Finnish revolution 1917-18, Minneapolis, University of Minnesota Press, 1980, 608 p. ; Jean-Jacques Fol, Accession de la Finlande à l’indépendance 1917-1919, Paris, Librairie Champion, 1977, 2 vol., 1044 p. ; Maurice Carrez, La Fabrique d’un révolutionnaire. Otto Wilhelm Kuusinen (1881-1918. Réflexions sur l’engagement d’un dirigeant social-démocrate finlandais, Toulouse, Éditions Méridiennes, 2008, tome 2, p. 470-868 ; Pertti Haapala & Tuomas Hoppu (dir.), Suomen Kansalaissodan pikkujättiläinen (Le petit Géant de la guerre civile finlandaise), Helsinki, WSOY, 2010.
3 Site Suomen sotasurmat 1914-1922 (en anglais War Victims in Finland 1914-1922), vesta.narc.fi, donne les chiffres les plus complets ; en français, Maurice Carrez, « Les violences de la guerre civile finlandaise : enjeux d’histoire, enjeux de mémoire », Hispania Nova. Revista de Historia Contemporánea, n°13, 2015, http://www.uc3m.es/hispanianova.
4 Marjaliisa Hentilä & Seppo Hentilä, Saksalainen Suomi 1918 (La Finlande allemande 1918), Helsinki, Siltala, 2016, 350 p.
5 Pertti Haapala, Kun yhteiskunta hajosi. Suomi 1914-1920 (La dislocation de la société. La Finlande 1914-1920), Helsinki, Kleio ja Nykypäivä, 313 p.
6 Cet argument, faux pour l’essentiel, est un vieux poncif de la propagande nationaliste. Il ne repose que sur des apparences trompeuses.
7 Tuulikki Pekkalainen & Seppo Rustanius, Punavankileirit 1918. Suomen murhenäytelmä (Les camps de prisonniers rouges en 1918. Une tragédie finlandaise), Helsinki, Tammi, 2007, 415 p.
8 Jukka Kekkonen, Laillisuuden haaksirikko : Rikosoikeuden käyttö Suomessa vuonna 1918 (Le naufrage de la légalité : l’usage du droit pénal en Finlande en 1918), Helsinki, Lakimiesliiton Kustannus, 1991, 121 p.
9 Aapo Roselius, Isänmaallinen kevät : vapaussotamyytin alkulähteillä (Le printemps patriotique : les débuts du mythe de la Guerre de Libération), Helsinki, Tammi, 2013.
10 Anthony Upton, op. cit. ; Maurice Carrez, La Fabrique …op. cit. ;
11 La Valtalaki (Loi sur le pouvoir) fut votée à une large majorité le 18 juillet 1917. Elle donnait immédiatement au Parlement finlandais la pleine souveraineté sur les affaires intérieures, mais reportait l’échéance de l’indépendance complète jusqu’à la signature des traités de paix.
12 Sur cette grève, en français, Maurice Carrez, « La grève générale de novembre 1917 en Finlande : un accélérateur de la déclaration d’indépendance ? », in Ulla Tuomarla, Iwona Piechnik & Bernadette Bíró (dir.), Finland, Suomi 100 : language, culture, history, Cracovie/Helsinki, 2017, p. 305-323.
13 Cette agressivité se ressent dans les débats parlementaires concernant la création d’une force armée finlandaise. La majorité, au soutien de son gouvernement, fait tout pour durcir les discussions.
14 Dès la mi-janvier, la situation est déjà celle d’une guerre civile larvée en Carélie. En Ostrobotnie, Mannerheim passe à l’attaque contre les garnisons russes fin janvier, avec l’idée d’en découdre ensuite avec les maisons du Peuple.
15 Sur les combats de la guerre civile, voir les ouvrages cités à la note 2. L’ouvrage le plus complet, assorti de nombreuses cartes et schémas, est cependant Jussi Lappalainen, Punakaartin sota (La guerre de la Garde rouge), 2 vol., Helsinki, Valtion painokeskus, 1981, 325 p. et 322 p.
16 Heikki Ylikangas, Tie Tampereelle : 1918 : dokumentoitu kuvaus Tampereen antautumiseen johtaneista sotatapahtumista Suomen sisällissodassa (La route vers Tampere : 1918 : description documentée des événements militaires ayant mené à la reddition de Tampere lors de la guerre civile finlandaise), Helsinki, WSOY, 1993, 569 p.
17 J’ai défendu ce point de vue dans Maurice Carrez, « Les violences …  », art. cit.
18 Marjaliisa Hentilä & Seppo Hentilä, Saksalainen…op. cit. ; Hannu Salokorpi, Pietarin tie. Suomalainen puolue ja suomettarelainen politiikka helmikuun Manifestistä Tarton rauhaan 1920 (Le chemin de Saint-Pétersbourg. Le Parti vieux-finnois et sa politique du Manifeste de Février 1899 jusqu’à la paix de Tartu en 1920), Helsinki, SHS, 1988.