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"Sur le Traité de Versailles, Clemenceau a fait le seul bon choix possible"

Georges Clemenceau à l'Hôtel Trianon Palace, à Versailles, en juin 1919
© Ministère de la culture (France), Médiathèque de l’architecture et du patrimoine, Diffusion RMN-GP
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Ancien diplomate, Jacques-Alain de Sédouy a notamment été l’un des artisans de la paix en Bosnie, en 1995. Auteur de plusieurs ouvrages sur la diplomatie européenne au XIXe siècle, son nouvel ouvrage paru aux éditions Tallandier, intitulé Ils ont refait le monde, 1919-1920. Le traité de Versailles, est entièrement consacré aux traités de paix signés au lendemain de la Première Guerre mondiale, en particulier celui de Versailles. Dans un long entretien accordé à la Mission du Centenaire, il explique en quoi ces traités – qui ont eu si mauvaise réputation au cours du XXe siècle – ont en réalité apporté des solutions souvent originales dans un contexte d’extrême complexité.

M. de Sédouy, vous êtes ancien diplomate, vous avez été ambassadeur notamment en Jordanie, au Danemark ou encore au Mexique, des pays a priori sans lien avec la Grande Guerre. D’où vous est venu l’intérêt pour l’histoire des relations internationales, et le désir d’écrire sur le Traité de Versailles ?

Je me suis vraiment mis pleinement à l’écriture de livres d’histoire après ma carrière de diplomate. J’ai écrit un livre sur le congrès de Vienne de 1815*, puis un autre sur le concert européen**, dans lequel je me suis intéressé à la manière dont les pays européens ont réglé leurs problèmes pendant un siècle - avec un certain succès d’ailleurs, car il n’y a pas eu de guerre majeure avant 1914. Après ces deux ouvrages, j’ai voulu terminer par le Traité de Versailles de 1919 qui est un peu la suite logique des deux autres, car cela met un terme à une certaine période, la période européenne des relations internationales. A partir de 1919, c’est un nouveau monde qui apparaît ; c’est le monde d’aujourd’hui, un monde universel avec les Américains, avec une vision différente des choses.

Le traité de Versailles résonne aussi beaucoup avec une période précise de ma carrière de diplomate, lorsqu’en 1994-95 j’ai fait partie du groupe de contact des diplomates qui faisaient la paix en Bosnie. Nous étions cinq - un Américain, un Russe, un Anglais un Allemand et moi, et nous allions d’un camp à l’autre pour essayer de rapprocher les points de vue et nous avons jeté les bases de ce qui s’est ensuite appelé les accords de paix de Dayto. En étant sur le terrain, j’ai donc touché du doigt la réalité yougoslave - la Yougoslavie est une création de 1919.

La guerre en Bosnie, dans laquelle vous avez joué un rôle de médiateur diplomatique, est un exemple parmi d’autres qui montre que le traité de Versailles marque encore beaucoup le visage de l’Europe d'aujourd'hui.

En effet, d’autres pays comme la Tchécoslovaquie, qui a éclaté, ont aussi été créés après 14-18 ; les pays baltes également, redevenus indépendants après la chute du mur de Berlin, ont été une résurgence de ce qui avait été décidé par le Traité de Versailles. La Pologne a été déplacée vers l’Ouest, la Hongrie et la Roumanie ont toujours une dispute sur la Transylvanie... Le visage de l’Europe d’aujourd’hui est encore très marqué par les décisions du Traité de Versailles, ou les non-décisions - plusieurs problèmes contemporains sont des problèmes qui n’ont pas été résolus à l’époque. L’Ukraine, par exemple, est restée un problème pendant, car on n’a pas voulu impliquer les Russes à la table des négociations suite à la prise du pouvoir par les Bolcheviks.

Quelle originalité avez-vous souhaité apporter dans votre ouvrage, par rapport à un livre d’histoire plus universitaire ?  

J’ai voulu écrire un livre avec mon expérience de diplomate, mon expérience de négociateur ; j’ai voulu raconter le déroulement de la négociation, plutôt que de procéder à une démarche d’historien qui consiste à prendre les problèmes les uns après les autres, et à interpréter les faits, en m’appuyant sur les compte-rendu des conversations qui avaient lieu entre les chefs d’Etat réunis autour de la table, que ce soit à l'intérieur de ce qu’on a appelé le groupe des 10, ou plus tard le groupe des 4.

Les négociations se faisaient beaucoup en anglais, car Clemenceau parlait très bien anglais. Les notes du traducteur français, envoyées au cabinet de Clemenceau, ont été publiés par le CNRS en 1955 - on a donc vraiment la substance de ce qui a été négocié entre les 4 grands. C’est cela qui a beaucoup inspiré mon livre. A la lumière de ces notes, j’ai essayé de rectifier la vision courante que l’on a du Traité de Versailles, c’est-à-dire une vision sombre qui consiste à considérer le traité comme la catastrophe qui a préparé à la guerre suivante. J’ai essayé de corriger cette image, de pair avec les historiens d’aujourd’hui, et montrer que ce traité est moins calamiteux que l’on prétend.

On a curieusement assez peu écrit sur le sujet du Traité de Versailles, en France. Comment l’expliquer ?

 Une des raisons est que les archives diplomatiques françaises des années 1918 - 1919 ont été confisquées par les Nazis pendant l’Occupation, emmenées à Berlin puis récupérées par Moscou après la guerre. Elles nous ont été rendues dans les années 80 dans un état déplorable, et les historiens qui les étudient aujourd’hui n’ont pas fini de les analyser. Un premier tome de leurs recherches a déjà été publié, lequel j’ai utilisé pour mon présent ouvrage, mais le second tome qui devait être publié pour le début du centenaire de la Grande Guerre n’est toujours pas finalisé.

Dans votre livre, vous décrivez longuement la journée du 28 juin 1919, avec sa mise en scène et ses symboles qui ont beaucoup marqué les esprits. Avec, par exemple, la volonté de Clemenceau que des gueules cassées français soient placés bien en face des négociateurs allemands (“Ceci est votre récompense” leur dit-il).  Les Alliés se sont-ils montrés trop culpabilisants envers les Allemands ?

On peut le regretter en effet, car cela ne préparait pas à la paix, cela heurtait les susceptibilités allemandes, et Clemenceau avait été très instrumental dans la mise en scène de la signature du traité de Versailles. Le reproche que je ferais à Clemenceau - qui est par ailleurs un patriote intransigeant, un formidable négociateur - c’est qu’il a manqué de vision pour l’avenir, il a été un peu trop l’homme de la revanche de 1871.

Le traité de Versailles avait donc des allures de tribunal international ?

Oui, la signature du traité de Versailles est une mise en scène qui aboutit à l’idée que l’on fait venir les condamnés à une sorte de tribunal international pour qu’ils signent leur condamnation, c’est le côté regrettable de ce traité.

Il faut bien comprendre que jusqu'à présent, dans la tradition du concert européen, les vainqueurs se réunissaient, fixaient entre eux les conditions de la paix et ensuite faisaient venir le vaincu. On associait ensuite le vaincu à une conférence dans laquelle on définissait les conditions de la paix. Pour Versailles, l’idée est un peu la même au départ - on se met d’abord d’accord entre vainqueurs sur les conditions de la paix. Mais la différence cette fois, c’est que la conférence des vainqueurs va durer plus longtemps que prévu - et sans les Allemands.

Pourquoi ce délai ?

Parce qu’on n’est pas pressés, après l’armistice - le président américain Wilson notamment, veut d’abord faire une tournée européenne pour diffuser un message de paix. Mais aussi et surtout, parce que étonnamment, on n’avait pas cherché à établir des objectifs communs de guerre. Chacun avait ses propres objectifs, ce qui nécessitait de se mettre d’accord sur les conditions de la paix. Arrivé en avril 1919, on n’a pas eu le courage de négocier avec l’Allemagne et d’ouvrir une conférence de paix, en raison notamment de la pression des peuples, impatients que cette paix soit enfin signée.

Le président Wilson est aussi pressé d’en terminer, et il y a la crainte que les dissensions entre Alliés ne réapparaissent et que l’on reparte dans une négociation à n’en pas finir. On fait donc cette fameuse manière de négocier que les Allemands ont surnommé le “Diktat” ; on leur dit, voici le texte, vous le signez. Mais cette négociation avec l’Allemagne, qui n’en était pas une, a quand même valu à l’Allemagne des choses qui n’étaient pas sans intérêt pour elle (par exemple un référendum sur la Haute Silésie, qui devait originellement revenir à la Pologne). Cependant, c’est ce “Diktat” qui est resté dans l’opinion, et qui a laissé une mauvaise impression sur le peuple allemand.

Le président Macron a souhaité faire de 2018 une année Clemenceau, afin de rendre hommage à celui qui, il y a 100 ans, a su mener la France à la victoire. Mais une partie de l’opinion aujourd’hui retient de Clemenceau sa supposée responsabilité dans l’échec du Traité de Versailles, qui a ensuite entraîné la montée du nazisme et la nouvelle agression allemande. La France aurait-elle pu tenir une autre position dans le Traité de Versailles ?

Non, Clemenceau a fait le seul bon choix possible. Le seul grand problème à régler, pour la France, c’était celui de la sécurité du pays face à une nouvelle éventuelle agression allemande. La France était moins gourmande que la Grande-Bretagne en matière de réparations. Mais pour les Anglais et les Américains, il n’était pas question de toucher à l’unité de l’Allemagne. Si on y touchait, il y aurait eu rupture entre les Alliés.

C’est pourtant un peu ce qu’il s’est passé en 1922 avec l’invasion de la Ruhr - contre la volonté des alliés anglais et américains - mais c’est une rupture que Clemenceau n’a pas voulue, il n’a pas voulu courir ce risque, et il a eu raison, car la France, épuisée, était incapable de mener une politique autonome, seule, sans le soutien de ses alliés.

Clemenceau a parfaitement compris que comme la guerre avait été une guerre menée par les Alliés, la paix devait être une paix entre les Alliés ; il fallait trouver une formule qui soit acceptable par les Anglais et par les Américains.

L’une des choses importantes obtenues par Clemenceau a été le traité de garantie par les Alliés en cas d’attaque de l’Allemagne, non provoquée ; l’Angleterre et les Etats-Unis se sont engagées à venir immédiatement au secours de la France. Un tel accord était une révolution pour les Anglais par rapport à leur politique traditionnelle de ne pas s’engager dans les conflits européens, et par rapport au traditionnel isolationnisme américain. Malheureusement avec le rejet par le Sénat américain du traité, la garantie est tombée.

L’une des grandes tragédies du traité de Versailles c’est qu’il n’a pas été appliqué par les hommes qui l’avaient signé. Wilson tombe malade en 1919, Clemenceau perd le pouvoir à la fin de 1919, il n’y a que Lloyd George qui a subsisté jusqu’en 1922.

Vous affirmez par ailleurs que l’échec du Traité de Versailles repose sur deux illusions celle des Français, qui ont cru que le traité assurerait leur sécurité, et celle des Allemands, qui étaient convaincus qu’ils n’avaient pas perdu la guerre, et que le traité était injuste à leur égard.

Une des circonstances malheureuses, est que l’Armistice est intervenu trop tôt. A la grande surprise des Anglais et des Français d’ailleurs, car ce sont les Américains qui ont commencé les négociations avec les Allemands. Mais les négociations étant engagées, et ayant obtenu l’assurance que les conditions d’armistice seraient telles qu’elles empêcheraient l’Allemagne de reprendre les hostilités, aucun gouvernement concerné - anglais, français, italien - n’a osé rejeter la possibilité de l’armistice. Pas seulement pour des raisons humanitaires (les peuples avaient déjà trop versé de leur sang), mais aussi parce qu’on craignait que si la guerre se prolongeait, les troubles bolcheviks ne s’étendent à l’Allemagne.

D’autre part, il y avait aussi la crainte, chez les Français, et sans doute aussi chez les militaires anglais, que les Américains ne remportent la victoire l’année suivante ; en 1918, ce sont en effet les Américains qui sont les plus nombreux sur le front ; Pershing d’ailleurs en est convaincu, l’année 1919 sera une année pour les Américains, que c’est eux qui gagneraient la guerre, avec des Européens complètement épuisés.

Le problème est qu’aucune voix ne s’est élevée pour mettre en garde sur le fait que si l’Armistice est signée maintenant, l’Allemagne ne va pas sentir la défaite, puisque les troupes allemandes sont encore présentes en France. Les Allemands n’ont donc jamais senti le poids de la défaite, parce que leurs frontières n’ont pas été violées. Voilà ce qui explique un peu l’état d’esprit des Allemands vis-à-vis du Traité de Versailles ; on a traité l’Allemagne comme une puissance coupable d’avoir déclenché la guerre, or nous savons aujourd’hui, que tout le monde était responsable. A l’époque, les opinions publiques dans les pays alliés considéraient que l’Allemagne était responsable ; c’était l’opinion de l’époque, et c’est évidemment ce qui a créé un traumatisme dans l’opinion allemande.

Comment expliquer le paradoxe entre la réception négative des traités par l’opinion publique et l’analyse plus modérée des historiens contemporains ?

L’opinion publique, un peu rapidement, considère que ces traités ont créé des problèmes qui ont abouti à la guerre de 39-45 - le couloir de Dantzig, les Sudètes, l’Anschluss, etc.

Mais il était difficile de trouver d’autres solutions que celles qui ont été trouvées. Par exemple, il n’était pas acceptable que l’Autriche se rattache à l’Allemagne. Les Français, Clemenceau en particulier, étaient très vigilants sur ce point et le traité l’interdit. Il n’était pas envisageable non plus, que les Allemands des Sudètes rejoignent l’Allemagne, bien qu’ils en avaient manifesté l’intention, parce que dans les deux cas, cela aurait été une extension de l’Allemagne, ce qui était quand même paradoxal à la fin d’une guerre que l’Allemagne avait perdue !

C’était aussi très difficile de tracer des cartes de l’Europe, les nationalités étaient tellement imbriquées les unes dans les autres, que forcément on aboutissait à des frontières dans lesquelles il y avait des minorités nationales. Les négociateurs de Versailles ont adopté des formules qui étaient intelligentes, en ce sens que quand il y avait quelque chose qui était vraiment très contestable, on a eu plus souvent recours à la Société des Nations (par exemple la ville de Dantzig, seul accès à la mer pour la Pologne, promesse des 14 points de Wilson). On a aussi eu recours aux référendums pour le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

Le dernier point, très important, est que chaque traité signé avec l’Allemagne, l’Autriche et les nouveaux Etats, comporte des dispositions pour protéger les minorités - on essaie d’atténuer les conséquences du découpage. Mais ces dispositions étaient faibles, car les Anglais ont tout fait pour les affaiblir (suite à l’exemple irlandais), et que les Etats en question n’ont pas voulu les respecter. Le découpage était ce qu’il était, mais il était assorti d’amortisseurs qui étaient tout à fait importants.

On a utilisé des formules novatrices dans ce traité ; dans certains cas, on n’a pas tranché les problèmes, on a décidé de les trancher plus tard - cet aspect évolutif est très intéressant, très nouveau dans les relations internationales Par exemple, le statut spécial décidé pour la Sarre, placé sous l’égide de SDN ; il était convenu qu’après 15 ans, la population puisse choisir soit de rester sous ce régime international, soit de devenir français, soit allemands.

Pour vous, le traité de Versailles n’est donc pas si mauvais qu’on le prétend ?

Le traité, je le défends, parce que dans des conditions de négociation très difficiles les parties prenantes ont trouvé des solutions, et très souvent des solutions originales. Mais le malheur des choses a été qu’il n’a pas été appliqué par les hommes qui l’avaient signé. Et qu’ensuite, après une période de stabilisation des relations internationales, entre 1924 et 1929, la crise économique frappe très fort ; le chômage en Allemagne explique largement l’arrivée au pouvoir d’Hitler, et tout l’équilibre vacille à nouveau. La guerre 39-45 trouve certes son origine dans les dispositions du traité de Versailles, mais le vrai déclencheur de la guerre, c’est la crise économique de 1929.

* Le Congrès de Vienne, l'Europe contre la France, Perrin, 2003.
** Le Concert européen, aux origines de l'Europe (1814 - 1914)