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Traités de paix 1919-1923 : quels sens, cent ans après ?

Une du Matin du 29 juin 1919.
© Gallica/BnF
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Subitement, le 11 novembre 1918, les canons se sont tus sur le front occidental. Des millions de soldats se serrent la main et songent enfin à retrouver celles et ceux qui les attendent mais ils garderont toute leur vie le souvenir du grand tourment. Ce sont des rescapés et, comme les centaines de milliers de femmes actives derrière les lignes, ils resteront fidèles à la mémoire des disparus. L’armistice, pourtant, n’est pas la paix.

La paix reste à construire, tandis qu’à l’Est d’effroyables guerres se poursuivent. Elle ne se limite pas au traité de Versailles avec l’Allemagne (28 juin 1919), qui prévoit d’ailleurs des compléments et des évolutions. C’est un long processus, qui débute avec le Pacte de la Société des Nations et s’étend jusqu’en 1923, avec à l’automne 1919 les traités de Saint-Germain et Neuilly pour l’Autriche et la Bulgarie, en 1920 ceux de Trianon pour la Hongrie et Sèvres pour la Turquie et, pour celle-ci, encore celui de Lausanne en 1923. Wilson, Clemenceau, Lloyd George et Orlando, avaient devant eux une lourde tâche, à laquelle ils ont associé leurs alliés mais non les vaincus, mis devant le fait accompli.

Il s’agissait en effet de clore une guerre qui avait été mondiale, de décider du sort d’une Europe dont une moitié était brisée par la défaite et la dissolution des empires russe, austro-hongrois et ottoman tandis que l’autre sortait épuisée des efforts consentis pour la victoire. Il fallait statuer sur des colonies et des espaces où la guerre avait suscité des convoitises impériales et fait naître des espoirs de liberté. Mais avec les convulsions de la Russie bolchévique, les bouleversements des pays vaincus, les luttes impitoyables autour de peuples et de frontières engendrées par le triomphe de l’État nation en Europe, organiser la paix s’avérait très difficile. Aussi ces traités ont-ils fait l’objet de nombreuses contestations, par la plume ou par les armes. Leur commémoration demandera donc plus d’esprit de finesse que de géométrie.

Des mémoires encore sensibles aujourd’hui

La vivacité de la mémoire des traités de paix reste variable en fonction de trois thèmes : l’équilibre du pouvoir européen ; la création d’États nations dans l’Europe de l’est et en Turquie ; la naissance du Moyen-Orient contemporain. Pour ce qui est du premier, l’Allemagne et la Russie y tiennent une place fondamentale, mais qui a été transformée (et dans le premier cas réglée) par deux sorties de guerres subséquentes (1945 et 1990). Si Vladimir Putin a su revaloriser le patriotisme russe pendant la Grande Guerre afin de prendre ses distances de l’héritage bolchévique, c’est celui-ci qui reste l’enjeu actuel. Même si l’Allemagne, comme d’autres pays, a connu lors du centenaire de la Grande Guerre le retour de l’ancien débat sur la question des responsabilités dans le déclenchement du conflit, rien ne laisse prévoir qu’un pays qui a si bien su assumer ses propres responsabilités en ce qui concerne la Seconde Guerre mondiale ne se départe d’une appréciation raisonnée de la Première lors du centenaire du traité de Versailles.

Certes, un nationalisme montant pourrait ouvrir de nouveaux horizons discursifs ici comme ailleurs. C’est déjà le cas en ce qui  concerne le deuxième thème – l’État nation comme fondement de l’Europe comme de la Turquie. Si les contentieux territoriaux restent pacifiques (sauf en Ukraine), la mémoire territoriale demeure vivace. Entre la Roumanie et l’Ukraine, l’Ukraine et la Pologne, le centenaire suscite des tensions symboliques. Les territoires qu’elles ont perdus en 1919-20 et une nouvelle fois en 1945 demeurent un traumatisme national pour la Hongrie et la Bulgarie. Le Premier Ministre hongrois Viktor Orban soutient les minorités hongroises que le traité de Trianon a laissées aux pays voisins (Roumanie, Serbie, Slovaquie, Ukraine actuelles). La Pologne, en revanche, va commémorer le 11 novembre comme jour de renaissance de la nation. Quant au traité de Lausanne (1923), première grande révision des traités parisiens et qui entérine la création de la République Turque actuelle, il est encore contesté, comme en témoigne une récente manifestation kurde. Ainsi, dans l’Europe de l’est comme dans la Turquie, le centenaire des traités risque fort de ne pas être consensuel.

L’appropriation des anciennes provinces arabes de l’Empire Ottoman par les empires français et britannique sous forme de mandat de la Société des Nations et au grand dam d’espoirs nationaux divers de la part des peuples arabes, ainsi que la confirmation du droit du peuple juif de créer un « foyer national » en Palestine, représentent un troisième thème qui ne cesse de retentir cent ans plus tard. Les accords Sykes-Picot comme la déclaration Balfour ont déjà soulevé des débats mémoriels au Moyen-Orient et ailleurs lors du centenaire.

Les chemins de la paix

Ces mémoires encore à vif ne doivent pas faire oublier que la paix cheminait pourtant, sans déterminisme ou fatalité. De cette tragédie pour l’Europe comme pour le monde, sont sortis certains des enjeux majeurs qui ont façonné le XXe siècle. La mort de masse ‑ dix millions de tués, dont 1.4 pour la France – assignait aux vainqueurs comme aux vaincus le devoir de s’incliner devant le sacrifice de leurs soldats. Ce deuil autant collectif qu’individuel affligeait la quasi-totalité du continent européen ainsi que beaucoup de pays bien au-delà de lui. Alors s’imaginent les formes de la mémoire qui sont devenues les nôtres : le « soldat inconnu » qui représente tous les militaires morts « à » la guerre, y compris ceux dont on n’a pas retrouvé le cadavre, ou bien la minute de silence. Toutes deux, avec les cimetières des anciens fronts, individualisent l’anonymat de la mort en masse, leçon terrible qu’il va falloir réapprendre jusqu’aux temps les plus récents. Leçon autrement difficile pour les pays qui n’ont pas la consolation de la cause gagnée. Et partout les civils morts « de » la guerre – victimes des sous-marins, du blocus naval et des famines, des occupations, du génocide arménien, millions de personnes déplacées – restent à moitiés cachées, même si des conflits plus récents nous ont sensibilisés à ces violences contre des non-combattants, femmes et enfants compris.

Les horreurs de la guerre avaient suscité dans tous les pays une volonté de « plus jamais ça ». Mais pour en rendre impossible le retour, il fallait créer une organisation internationale capable de proposer des arbitrages entre les Etats. Cette aspiration fait l’immense popularité de Wilson, et de la SDN dont il est l’ardent promoteur, même si elle s’inspire aussi d’une pensée française et européenne antérieure. Malgré le refus des Etats-Unis d’en faire partie – ils ne ratifient pas le traité – la SDN devient le laboratoire du multilatéralisme et le lieu où les problèmes internationaux sont abordés (colonies et minorités nationales comprises). Les chemins de la paix commencent par là.

Ils se poursuivent, non sans conflits parfois sévères, par l’application plus souple des traités, fondée sur la négociation et non plus sur la loi du vainqueur. Par le traité de Locarno (1925), l’Allemagne reconnaît ses frontières occidentales. En 1926, Aristide Briand accueille à la SDN son homologue allemand, Gustav Stresemann, avec un discours qui retentira dans le monde entier : « C’en est fini des longs voiles de deuil sur des souffrances qui ne s’apaiseront jamais […] Arrière les fusils, les mitrailleuses, les canons ! Place à la conciliation, à l’arbitrage, à la paix ! » En 1928, l’Allemagne signe comme la France le pacte Briand-Kellog qui met la guerre hors la loi. On peut croire alors la paix assurée.

D’autres chemins mènent vers la guerre. Le processus de paix des années 1920 est frappé par la crise du système économique international des années 1930 ; elle fait échouer le Plan Briand d' “Union fédérale européenne” et monter les nationalismes revanchistes. Nous savons aussi le prix payé pour une autre appréciation de la guerre, dont certains firent une valeur positive et un outil de chantage dans les relations internationales. Sans la crise et sans Hitler, la Seconde Guerre mondiale ne s’expliquerait pas.

Parce que le rapport entre le présent et le passé est toujours en évolution, nous réalisons mieux aujourd’hui à quel point la paix était un processus où les décisions ou non-décisions des hommes politiques, les opinions publiques, l’économie et l’emploi ont lourdement pesé. C’est pourquoi le centenaire ne donne son vrai sens à la Grande Guerre que si nous tenons compte de ces chemins de la paix, parsemés d’embûches, qui mènent indirectement jusqu’à nous.

Les membres du Conseil scientifique de la Mission du Centenaire