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Le journal d'Emile Joly, maire de Mende pendant la Grande Guerre

Emile Joly, maire de Mende et son fils Paul en juillet 1911
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Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Emile Joly fut maire de Mende, en Lozère, de 1908 à 1918. Pendant la Première Guerre mondiale, il décida de tenir un journal entre 1916 et 1918 pour y noter les divers événements relatifs à la guerre, ceux intéressant surtout Mende et les Mendois. Un témoignage unique, que la ville de Mende, 100 ans après, a décidé d'éditer dans un ouvrage afin de le rendre accessible à tous.

« Natif de Toulon, Emile Joly est venu s’installer en tant qu’avoué à Mende et s’est pris de passion la ville et ses habitants. Ses mandats sont principalement marqués par la poursuite des projets de laïcisation de l’enseignement, de l’aménagement du foirail et de la gestion au quotidien de la ville durant la Grande guerre. 

Le 30 avril 1916, après 21 mois de conflit, Emile Joly débute l’écriture de son journal. L’auteur a conscience de vivre une période grave et exceptionnelle. Son souhait le plus cher est de laisser un témoignage écrit pour les générations futures. Il mourra le 29 décembre 1918, soit quelques jours après avoir rédigé ses dernières lignes. Emile Joly n’a pas l’ambition d’écrire un livre mais veut simplement noter les divers événements relatifs à la guerre intéressant Mende et les Mendois mais aussi la vie municipale et économique de la commune ainsi que les faits et gestes des soldats dont l’héroïsme fait sa fierté.

Au travers de ses notes journalières, Emile Joly fait état de faits exacts et précis mais aussi de ses impressions personnelles toujours empreintes d’une foi profonde dans la victoire. Son journal met en lumière la difficile fonction de maire en temps de conflit au service de ses administrés, tout en participant à l’effort de guerre. Il met également en avant la particularité de Mende, petite préfecture de l’arrière au sein d’un département agricole qui doit faire face à l’accueil de nouveaux régiments et de réfugiés.

Il s’agit d’un ouvrage patrimonial véritablement exceptionnel grâce à sa qualité littéraire et au regard expert d’Emile Joly sur la politique au niveau local et national. Ce journal présente également des faits plus personnels comme sa douleur à la mort de son fils unique en novembre 1917 et nous fait partager la détresse d’un père qui vit dans sa chair les conséquences du conflit. Dans cet ouvrage vivant, Emile Joly nous fait partager ses émotions, joies, tristesses et fiertés et nous livre parfois même avec humour le quotidien des Mendois.

Le lecteur découvre dans ce journal la lourde charge du maire de voir partir au front la jeunesse de sa ville et d’annoncer aux familles restées à l’arrière le décès d’un trop grand nombre de leurs proches. » 

Laurent Suau, maire actuel de Mende

Extraits du journal

Mende, le 30 avril 1916.

Après 21 mois de guerre je commence le journal des jours de cruelle angoisse et de douloureuse anxiété que nous avons à vivre, jusqu’au moment où sonnera l’heure, certaine mais lointaine encore, de la victoire.
Ce n’est pas un livre que je veux composer, c’est un simple recueil de souvenirs que j’ai l’intention de constituer ; mon oeuvre sans prétentions littéraires, se bornera à noter, au fur et à mesure qu’ils se produiront, les événements divers, relatifs à la guerre, intéressant Mende et les Mendois. La vie municipale et économique de la commune y tiendra une large place, mais les faits et gestes de nos soldats y seront surtout fidèlement rapportés. C’est d’eux, principalement, qu’il s’agit. C’est leur courage que nous ne devons pas cesser d’exalter ; c’est leur sacrifice sublime que nous n’admirerons jamais assez ; c’est leur héroïsme grandiose dont nous ne serons jamais trop fiers ; c’est le souvenir sacré des exploits de tous, des blessures des uns et de la mort des autres qui doit se perpétuer.

1er mai 1916

Jour de foire, peu de gens, peu d’animaux, beaucoup de femmes en deuil, quelques permissionnaires venant du front. Ils ont un moral excellent et répètent le mot du général Pétain : « On les aura ».

6 mai 1916 

Aujourd’hui on a attribué aux réfugiés des pays envahis, résidant à Mende, la somme de 45 francs, sur celle de douze cents francs allouée par l’Etat aux réfugiés dans la Lozère, pour achat d’ustensiles de ménage et de vêtements. Nous avons à Mende vingt-deux réfugiés. La somme de quarante-cinq francs est destinée à ceux qui ne touchent que l’allocation des réfugiés ; ceux-ci ne sont que sept. Les autres réfugiés touchent les uns, l’allocation aux familles des mobilisés en sus de l’allocation des réfugiés, les autres l’allocation des familles nombreuses en sus aussi de l’allocation des réfugiés. Quelques-uns
perçoivent les trois allocations. Chacun des sept réfugiés aura donc droit à 6 francs 40 centimes : c’est peu.

28 décembre 1916

Les journaux du soir annoncent que le général Joffre est nommé maréchal de France. C’est la juste récompense de celui qui, à la Marne et sur l’Yser, sauva la France. Il n’est point dans toutes les armées alliées, un seul chef qui ait la renommée mondiale de notre Joffre. Son nom symbolise aux yeux de l’étranger la gloire militaire de la France ; on le prononce avec respect et admiration. L’univers civilisé tout entier a pour lui les sentiments de confiance et d’affection de nos poilus.
Clemenceau ne doit pas être content !

6 janvier 1917

Par ordre du préfet, les gendarmes ont perquisitionné dans les hôtels et restaurants de la ville pour rechercher s’il y avait du gibier. Ces perquisitions ont été fructueuses : on a trouvé des lièvres et des perdreaux. Des procès-verbaux ont été dressés et les délinquants seront poursuivis en police correctionnelle. On considère comme plus qu’inopportun, ce zèle administratif. Parce que quelques malheureux lièvres et une demi-douzaine d’infortunés perdreaux ont été occis, la Défense nationale n’a pu être compromise ! Pourquoi énerver ainsi notre brave population dont la tenue est si parfaite ?

16 avril 1917

Foire dite de Pâques. Il neige. Très peu de monde. Les chevaux et les bestiaux sont hors de prix. Des porcelets, gros comme des chats, se sont vendus 75 francs pièce.

3 mai 1917

Mon fils Joly Paul, sous-lieutenant au 81e régiment d’infanterie sur le front d’Alsace, vient d’être versé avec son grade, au 133e régiment d’infanterie, sur le front au nord de Reims. Le 133e régiment d’infanterie a été cité deux fois à l’ordre de l’armée et la fourragère lui a été attribuée aujourd’hui.
Les jeunes recrues de la classe 1918, groupe des agriculteurs, incorporées au 142e régiment d’infanterie, sont arrivées aujourd’hui. Que de forces et que de vies cette horrible guerre ne dévore-telle pas ! Notre offensive des derniers jours d’avril nous a coûté bien cher. S’il faut en croire les poilus permissionnaires ou les lettres écrites par ceux du front, le commandement aurait commis des fautes très graves. Trois ans de guerre n’ont donc rien appris à nos grands chefs ! 
[...]
Le ministre de l’agriculture nous envoie de belles affiches invitant la population à semer des pommes de terre. Il ferait bien, sinon mieux, de nous livrer les pommes de terre qu’il doit nous fournir et que nous lui avons commandées au vu de sa pressante circulaire du mois de février. La commande que j’ai faite au nom de quelques agriculteurs et de plusieurs autres personnes, devenues jardiniers d’occasion par patriotisme, s’est élevée à 27 000 kilos.

12 novembre 1917

Si nos chasseurs tuent peu de perdreaux, ils font, en revanche, des hécatombes de lièvres. Aujourd’hui, dans la matinée, M. Olivier Alexandre a tué, au chien d’arrêt, quatre lièvres sur les sept qu’il a levés. Avant-hier, MM. Second Jules, avocat, Chevalier Paul, rentier, Olivier Alexandre, limonadier, chassant aux chiens courants, ont fait courir quinze lièvres et en ont tué cinq. Ces deux parties de chasse ont eu lieu sur le causse du Falisson, commune de Saint-Bauzile. Cette année les bécasses sont très rares et les grives peu nombreuses. La guerre, dit-on, en est la cause ; ces délicieux animaux seraient détournés de leur voie ordinaire d’émigration par la canonnade du front de bataille. Se non è vero…

21 avril 1918

Un peu de politique. La popularité de M. Clemenceau grandit chaque jour. Bien rares sont les voix discordantes. Ceux-la même - dont je suis - qui témoignaient de quelque appréhension lors de sa venue au pouvoir, se rallient à son nom et à sa politique, qu’il s’agisse de sa politique intérieure ou de sa politique extérieure. J’ai la foi, car je sens, je sais même, qu’il vengera mon enfant ! 
[...] Clemenceau ressuscite les grandes heures de la Révolution ; il est l’impavide conventionnel en mission, qui tantôt à Paris, à Reims, à Châlons, à Compiègne, à Dunkerque, à Amiens, les villes martyres, tantôt au front, galvanise civils et soldats, déborde d’activité intellectuelle et physique malgré ses 75 ans,
concilie le respect des libertés nécessaires et les nécessités supérieures de la Défense nationale, démonte l’ennemi de Vienne, épate celui de Berlin et apparaît le premier entre ses pairs parmi les gouvernants des pays alliés.

7 août 1918

Les journaux qui rivalisent tous à qui consacrera le plus de colonnes aux affaires de trahisons, sont unanimes aussi pour annoncer en quelques lignes d’un laconisme déconcertant que le général Foch, chef suprême des armées alliées, est élevé à la dignité de maréchal de France. La population mendoise accueille avec joie cette nomination qu’elle considère comme le prélude du triomphe définitif et très proche de nos armes : c’est l’aurore de la victoire et de la paix glorieuse qui se dessine enfin sur un horizon radieux d’espérance ; c’est l’heure des vengeances sacrées qui sonne à l’horloge de l’Histoire !

12 octobre 1918

La retraite des Boches continue ; c’est presque la déroute. Le vent de victoire, qui depuis trois mois fait claquer nos drapeaux, est le précurseur d’une paix prochaine. La réponse si nette et si digne du président Wilson à la demande d’armistice de l’Allemagne fait clairement comprendre que la France et ses alliés ne consentiront qu’une paix forte, assurant pour de longues années la tranquillité du monde et vengeresse de nos morts. A Mende, comme dans toute la France, la population, consciente de son droit, confiante dans la justice de notre cause, et dans l’héroïque valeur de nos magnifiques poilus, accueille avec un calme émouvant et une dignité impressionnante les communiqués qui, deux fois par jour, annoncent les triomphes des armées alliées. Sur la place d’Angiran, et devant l’hôtel des postes, où les dépêches officielles sont affichées, la foule se presse impatiente, mais non plus anxieuse ni angoissée comme elle le fut pendant trois ans et demi. Le vieux bon Dieu allemand est vaincu et n’a pas pu sauver ses fidèles.

11 novembre 1918

Victoire ! A midi 20 minutes, le préfet me téléphone que les Boches ont accepté et signé les conditions de l’armistice. J’ai immédiatement donné l’ordre de sonner, pendant une heure, les cloches de la cathédrale. Cet ordre a été exécuté avec enthousiasme par les personnes que j’avais réquisitionnées. Dès
que les premiers sons de cloches ont retenti, la population s’est répandue dans les rues pour manifester sa joie ; comme par enchantement, presque toutes les maisons et les édifices publics ont été pavoisés ; ce soir toute la ville sera illuminée et une belle retraite aux flambeaux aura lieu avec le concours des
quelques musiciens que nous avons pu trouver. Cette joie, conséquence logique de la réalisation de nos espoirs patriotiques, évoque cependant de pénibles souvenirs et ravive bien des douleurs ! Nous sommes nombreux, hélas ! ceux pour qui la guerre fut impitoyable ! La journée d’aujourd’hui augmente nos regrets et exaspère nos désespoirs. Cette victoire, que la France meurtrie fête en ce moment, est l’oeuvre de nos chers disparus, mais tous les lauriers dont on couvre leurs tombes, sont impuissants à tempérer l’amertume de nos larmes.