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Le web français de la Grande Guerre - réseaux amateurs et institutionnels

A gauche, couverture du livre. A droite, figure montrant une carte des liens entrants du web Grande Guerre, en novembre 2014.
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

En croisant démarches quantitatives et qualitatives, sociologie et sciences des données numériques, le livre collectif Le web français de la Grande Guerre - réseaux amateurs et institutionnels*, fruit d’un projet de recherche de trois ans, propose une démarche inédite et pluridisciplinaire pour appréhender le web français de la Grande Guerre. Il éclaire la manière dont les sources documentaires numérisées circulent et dont les réseaux s’organisent à partir ou autour de ces sources. En exclusivité, nous publions ci-dessous l'introduction générale de l'ouvrage, sous-titrée "Les terrains de la mémoire. Approches croisées à l’échelle locale", co-rédigée par Valérie Beaudouin, Philippe Chevallier et Lionel Maurel.

Les années 2004-2008 ont vu le retour de la Première Guerre mondiale dans l’espace public français, avec des formes nouvelles d’investissement individuel ou collectif, de nouveaux objets d’étude et de célébration, bien au-delà des seules fêtes nationales et leurs défilés d’anciens combattants1. Les commémorations du Centenaire n’ont fait qu’intensifier ce mouvement. Si ce réinvestissement mémoriel a été bien analysé à un niveau local (avec l’apparition de nouveaux lieux de mémoire, du musée au circuit touristique)2, sa prolifération sur le web est moins connue et plus difficile à objectiver, en dépit du travail pionnier de Nils Fabiansson3 . Or cette guerre si singulière, dont la mémoire fut d’abord de pierre et de papier, a depuis une quinzaine d’années ses espaces de discussion et de publication sur le web, aussi vivants que structurés, majoritairement animés par des amateurs, motivés par des questions généalogiques ou leur goût pour l’histoire.

Ces espaces que nous avons tenté de décrire dans l'ouvrage Le web français de la Grande Guerre - réseaux amateurs et institutionnels, sont des vecteurs de valorisation de recherches individuelles, mais aussi de formation, d’acquisition de compétences et d’élaborations collectives. Règne supposé de l’actualité et de l’éphémère, le web est aujourd’hui un lieu de mémoire d’un genre complètement nouveau, puisqu’il n’est pas érigé par une communauté qui lui préexiste (communauté nationale ou autre4): c’est le web qui « fait » la communauté.

La connaissance de ce que nous appellerons "le web français de la Grande Guerre" est vite apparue stratégique pour les institutions patrimoniales (bibliothèques, centres d’archives et musées) qui mettent massivement en ligne, depuis le début des années 2000, des sources historiques essentielles pour l’étude de la Grande Guerre : fiches des Morts pour la France, Journaux des marches et opérations, presse et journaux de tranchées, etc. L’un des grands défis pour ces institutions est de pouvoir évaluer les usages de leurs fonds numérisés en dehors de leurs interfaces de consultation, les suivre dans les profondeurs du web, là où ils échappent aux comptages et parfois même à l’observation.

L’existence depuis 2004 d’un forum de discussion Pages 14-18, où les documents patrimoniaux numérisés sur la Grande Guerre sont republiés, mais aussi discutés, enrichis, légendés, a révélé l’ampleur du phénomène : le patrimoine numérisé n’a pas seulement des lecteurs, il a désormais sur le web ses experts, qui ne sont pas pour autant des professionnels de la recherche. Ces derniers sont par contraste peu nombreux à livrer en ligne non seulement le produit de leurs recherches, mais également leurs "boîtes à outils" et leurs découvertes. Comment qualifier ces nouveaux médiateurs du patrimoine ? Comment s’organisent-ils, comment acquièrent-ils collectivement des compétences de repérage et d’analyse des documents ? Que produisent-ils à partir de ces documents ? Cette nouvelle visibilité offerte par le web fait-elle évoluer les positions respectives des chercheurs professionnels et des autres ?

Pour tenter de répondre à ces questions, la Bibliothèque nationale de France (BnF), la Bibliothèque de documentation internationale contemporaine (BDIC), aujourd’hui dénommée La Contemporaine, et Télécom ParisTech ont lancé un projet de recherche de trois ans : "Le devenir en ligne du patrimoine numérisé : l’exemple de la Grande Guerre" (2013-2016), dans le cadre du Labex Les Passés dans le Présent. À travers cet exemple de la Grande Guerre, il importait de mieux comprendre la manière dont les sources documentaires numérisées circulent, sont enrichies, voire transformées par les internautes, à travers un réseau complexe de sites, blogues, forums, institutionnels ou individuels; mais aussi la manière dont les internautes s’organisent autour de ces sources.

L’originalité de la démarche a consisté à croiser l’observation du web actuel, la rencontre de ses acteurs (modérateurs de forum en ligne, créateurs et animateurs de sites ou simples usagers-internautes) et l’analyse des "archives de l’Internet" collectées par la BnF dans le cadre du dépôt légal. Le web de la mémoire a ainsi croisé la mémoire du web. Dans un premier temps, il s’est agi d’analyser par des outils de cartographie la collecte réalisée par la BnF des sites consacrés à la Grande Guerre : plus de 500 sélectionnés par une communauté professionnelle.

Ce choix, qui ouvre de nouvelles perspectives pour les usages des archives de l’Internet par les chercheurs en sciences sociales, s’est révélé pertinent : grâce au travail initial de sélection de sites web, les chercheurs de Télécom ParisTech impliqués dans ce projet ont pu bénéficier d’un corpus de départ riche et raisonné, doté d’un premier niveau d’indexation. La cartographie des sites et de leurs liens restitue la dynamique d’un réseau, y situant les sites des amateurs et des institutions, et en particulier les principaux fonds documentaires numérisés : qui est au centre ? Qui est à la périphérie ? Où se situe Gallica ? Et le site de la Mission du Centenaire ? Ce travail pionnier a permis d’adapter les outils existants de fouille de telle manière qu’ils puissent, à terme, être réutilisés sur d’autres corpus du dépôt légal de l’Internet. En complément, une analyse quantitative par traitement automatique de la langue de l’un des lieux majeurs de discussion sur la Grande Guerre qu’est le forum Pages 14-18 a jeté un éclairage sur les usages documentaires à l’intérieur de ce collectif.

Dans un deuxième temps, un dispositif de veille a été mis en place pour suivre de manière raisonnée durant près de dix mois les réutilisations d’un fonds remarquable récemment mis en ligne sur la bibliothèque numérique L’Argonnaute sous licence ouverte : 110 000 photographies de la Grande Guerre conservées par la BDIC et connues sous l’appellation "Albums Valois" (fonds constitué par le service photographique de l’Armée). Ce fonds a par ailleurs fait l’objet d’actions de communication et de médiation dont l’impact a ainsi pu être mesuré. Les résultats de cette veille interrogent notre perception du web et peuvent aider à construire des stratégies adaptées de diffusion.

En résumé, deux stratégies différentes ont été combinées: d’un côté, l’exploration du web consacré à la Première Guerre mondiale pour en comprendre l’organisation sociale et la part qu’y occupent les fonds documentaires et les archives, de l’autre, l’étude de la dissémination sur le web d’un fonds documentaire récemment mis en ligne.

Les différentes parties de l'ouvrage

L'ouvrage Le web français de la Grande Guerre - réseaux amateurs et institutionnels suit le déroulement chronologique des travaux menés, en reprenant les grandes étapes d’une réflexion qui s’est voulue collective et interdisciplinaire, tout en s’ouvrant à d’autres travaux (histoire des sociétés savantes, présence de la Grande Guerre sur les réseaux sociaux) qui viennent compléter l’approche retenue.

La première partie raconte l’émergence d’un questionnement, les problèmes rencontrés et la méthodologie élaborée pour tenter de les résoudre.

Le premier chapitre, par Muriel Amar et Philippe Chevallier, retrace les résultats d’une recherche qualitative préalable qui a donné naissance au projet. Celle-ci avait permis d’identifier l’existence d’une communauté de pratique liée à la Grande Guerre (le forum Pages 14-18) et de repérer la place qu’y occupaient les usages des fonds documentaires.

Le chapitre suivant, de Valérie Beaudouin, dresse un état des réflexions en sciences sociales sur la question de la mémoire, comme préalable nécessaire pour comprendre la spécificité des pratiques mémorielles en ligne.

Ensuite, le troisième chapitre, par Agnès Sandras et Peter Stirling, porte plus spécifiquement sur l’entreprise menée par la BnF de collecte et d’archivage de sites web liés à la Grande Guerre, sans laquelle il n’aurait pas été possible de mener les travaux de fouille de données qui ont permis d’objectiver notre connaissance du web. Cette approche documentaire raisonnée, qui fait souvent défaut dans les travaux sur le web, constitue un apport décisif pour la recherche.

Enfin, le dernier chapitre de cette partie, par Valérie Beaudouin et Zeynep Pehlivan, retrace la méthodologie mise en place pour cette recherche, articulant l’analyse de réseau à partir des archives du web, l’analyse de contenus et des entretiens auprès des acteurs de cette mémoire en ligne.

La deuxième partie présente l’ensemble des résultats obtenus sur le web français de la Grande Guerre.

Un premier chapitre de mise en perspective historique, par Arnaud Dhermy et Valérie Tesnière, retrace le devenir des sociétés savantes depuis leur essor au XIXe siècle, et la manière dont celles-ci se sont récemment converties au numérique. S’il n’est pas question de la Grande Guerre dans ce chapitre, celui-ci nous permet de mieux mettre en lumière les particularités des communautés en ligne par rapport à ces sociétés traditionnelles. Deux chapitres de Valérie Beaudouin explorent par après la carte des sites web liés à la Grande Guerre et l’activité sur le forum Pages 14-18.

Le chapitre suivant, de Frédéric Clavert, nous éclaire sur les usages de la Grande Guerre sur Twitter qui complète très utilement notre cartographie du web, celle-ci n’incluant pas les réseaux sociaux.

Enfin, le dernier chapitre, de Lionel Maurel, rend compte de la dissémination des Albums Valois sur le web après leur mise en ligne.

Dans chaque partie sont insérés deux témoignages rendant compte de la perspective de professionnels et d’amateurs sur leurs activités autour de la Grande Guerre. Tous les entretiens qui ont nourri les analyses auraient pu être reproduits. Nous avons opté pour ceux qui apportent un éclairage alternatif au "noyau dur" des participants au forum : des chercheurs professionnels qui portent un regard sur le travail des amateurs, des amateurs qui se situent à l’écart de la communauté, et un amateur engagé de longue date dans différentes associations liées à la mémoire de la Grande Guerre. Ces quatre témoignages permettent par ailleurs de documenter des pans importants de l’histoire du web français de la Grande Guerre, difficile à reconstruire sans la mémoire de ses acteurs. Afin d’en faciliter la lecture, ils ont été retravaillés avec les intéressés dans la perspective de la publication.

À travers cet ouvrage, nous souhaitons donner de la visibilité et rendre hommage à tous ceux qui œuvrent en ligne à la mémoire de cet épisode du passé, et en particulier au rôle majeur que joue le forum Pages 14-18 comme carrefour de rencontres entre des historiens amateurs, des généalogistes, des passionnés de la guerre ou de l’histoire militaire, soucieux de partager et d’échanger autour de leurs connaissances et de leurs questionnements. Ce sont des passeurs de la mémoire, découvreurs et décrypteurs d’archives, transmetteurs de méthodes de recherche. Ils valorisent les fonds patrimoniaux et permettent à tout un chacun de se plonger dans son propre passé. 

Valérie Beaudouin, Philippe Chevallier et Lionel Maurel

1. Offenstadt Nicolas, 14-18 aujourd’hui. La Grande Guerre dans la France contemporaine, Paris, Odile Jacob, 2010, p. 1-12.
2. Voir par exemple : Hertzog Anne, La valorisation du patrimoine de la Première Guerre mondiale en Picardie. La fabrique d’une ressource culturelle territoriale, in Développement culturel et territoires, Bernié-Boissard Catherine, Crozat Dominique, Chastagner Claude et Fournier Laurent-Sébastien (dir.), Paris, L’Harmattan, 2010, p. 189-208.
3. Fabiansson Nils, The Internet and the Great War: The Impact on the Making and the Meaning of Great War History, in Matters of Conflict: Material Culture, Memory and the First World War, Saunders Nicholas J. (dir.), Abingdon, Routledge, 2004, p. 166-178. La démarche proposée était d’abord empirique : une étude de cas limitée à la description de quelques sites.
4. Rappelons la définition que donne Pierre Nora d’un lieu de mémoire, toujours précédé par une communauté (telle la Nation) qui s’y réfléchit et célèbre son passé : "Toute unité significative, d’ordre matériel ou idéel dont la volonté des hommes ou le travail du temps a fait un élément symbolique d’une quelconque communauté." (Nora Pierre, Comment écrire l’histoire de France ?, in Les Lieux de mémoire, t. 3, Les France, vol. 1, Conflits et partages, Nora Pierre (dir.), Paris, Gallimard, «Bibliothèque des histoires », 1992, p. 20).

Le web français de la Grande Guerre - réseaux amateurs et institutionnels, Collection « Les passés dans le présent » Presses universitaires de Paris Nanterre, décembre 2018, 20 euros, 175 pages. Sous la direction de Valérie Beaudouin, Philippe Chevallier et Lionel Maurel
Contributions de Muriel Amar, Valérie Beaudouin, Philippe Chevallier, Frédéric Clavert, Arnaud Dhermy, Lionel Maurel, Zeynep Pehlivan, Agnès Sandras, Peter Stirling et Valérie Tesnière.