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"En dirigeable sur les champs de bataille", une archive exceptionnelle de 1919

"En dirigeable sur les champs de bataille" (capture d'ecran), film positif 35 mm, opérateurs Lucien Le Saint et Camille Sauvageot, août 1919
© musée départemental Albert-Kahn, collection Archives de la planète, réf. AI 37923
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Conservé par le Musée Albert-Kahn et restauré par le CNC en 2014, le film En dirigeable sur les champs de bataille, tourné en 1919, témoigne de l'étendue des destructions sur le front ouest, de la Mer du Nord à Reims. Une archive exceptionnelle, qui sera diffusée le 18 octobre à la Philharmonie de Paris, lors d'une soirée qui verra le pianiste et compositeur Jean-François Zygel improviser seul au piano, pendant la projection, avec en parallèle la lecture d'un texte inédit de Jean Rouaud. 

Les Archives de la planète d'Albert Kahn

Banquier, philanthrope et pacifiste, Albert Kahn s’intéresse aux questions politiques et sociales qui traversent son époque et souhaite donner à comprendre l’humanité dans sa complexité, en favorisant le décloisonnement disciplinaire. Il impulse une entreprise de production de documentation visuelle, les Archives de la planète entre 1909 et 1931 (plus d’une centaine d’heures de films et près de 72 000 autochromes).

Véritable entreprise de production, la pratique directe du terrain par des opérateurs en est un élément central, la rendant profondément originale. Albert Kahn forme ses photographes et cinéastes comme des observateurs neutres, donnant le monde à voir de façon non partisane, pour les décideurs d’aujourd’hui et les historiens de demain. 

Entre 1914 et 1918, 50 % de la production d'images des Archives de la planète est consacrée à la guerre et le sujet reste récurrent jusqu'en 1930 au point de représenter aujourd'hui 20 % de la totalité de la collection. Au-delà de l’aspect documentaire, elles apparaissent alors comme un outil efficace pour influencer la marche du monde. La période liée au conflit et à ses conséquences exclut désormais toute neutralité. 

Vues du ciel, les ruines du champ de bataille 

En 1919, Albert Kahn produit le film En dirigeable sur les champs de bataille en partenariat avec le Centre d’Action et de Propagande contre l’Ennemi afin de témoigner des dévastations après la fin des combats. Au-delà du témoignage pour l’histoire, cet exceptionnel inventaire « vu du ciel » a également été réalisé pour convaincre l’opinion internationale de la pleine et entière responsabilité de l’Allemagne dans le déclenchement du conflit et évaluer les indemnités qu’elle sera condamnée à verser. 

La présence d’intertitres bilingues français –allemand dans la copie conservée à l’ECPAD (Etablissement de communication et de production audiovisuel de la Défense) laisse à penser que le film a été présenté à un public germanophone dans cette perspective. 

Ce sont les opérateurs Camille Sauvageot et Lucien Le Saint qui sont chargés de réaliser ce film. Ils seront recrutés peu après aux Archives de la planète mais pour l’heure, après avoir passé la guerre à la Section Cinématographique de l’Armée où Le Saint s’est notamment illustré pour ses prises de vues aériennes, ils attendent leur démobilisation au Centre de Propagande et d’Action contre l’Ennemi. Entre août et septembre 1919 la marine française met à leur disposition deux dirigeables basés à Saint-Cyr-l’Ecole, grâce auxquels ils entreprennent ainsi le survol d’un territoire qui s’étend de la mer du Nord jusqu’à l’Alsace. Ils  passent par certaines villes belges et ou françaises tels Nieuport, Ypres, Arras, Noyon ou Reims et enregistrent des vues qui montrent la quasi-totalité du front occidental. 

Le résultat est une cartographie unique des traces d’anéantissement causées par la guerre moderne, une cicatrice du conflit inscrite dans le sol. Dans cette vaste étendue mélancolique, dans ce paysage lunaire vide de combattant, rien ne subsiste, hormis des ruines, des trous d’obus et les sillons stériles des tranchées. Il faut songer que pour les contemporains une telle vision, dévoilant en quelque sorte un immense cimetière, provoque un choc émotionnel. Le saisissement du spectateur, déjà éprouvé par la violence du sujet, est alors renforcé par la qualité du spectacle qui lui est offert. Le travelling aérien est né et les plans réalisés avec des caméras embarquées dans les aéronefs représentent une véritable prouesse technique sur le plan cinématographique.

Les Archives de la planète se mettent certes au service de l’imagerie officielle en temps de guerre, mais aussi, de manière paradoxale, à celui d’une lecture plus à distance, cherchant à comprendre les causes profondes du désastre. Les documents alors rassemblés sont l’occasion d’un traitement historique, critique de l’événement, conjuguant sincérité, engagement et lecture délibérément poétique du monde. 

Une pépite restaurée en 2014

En 1978 le Musée Albert Kahn a confié la conservation des films des Archives de la planète au Centre national du cinéma qui en supervise une sauvegarde permettant une meilleure circulation de ces témoignages exceptionnels. Pour commémorer  le centenaire de la Première Guerre mondiale,  le Musée et le Centre décident  de restaurer grâce aux technologies  numériques, En dirigeable sur les champs de bataille. L‘intégrité du film a pu être rétablie à partir du négatif original complété par deux copies conservées par le CNC, l’une provenant du Musée et l’autre de l’ECPAD, notamment sollicitée pour l’insertion des intertitres. La restauration numérique entreprise par le CNC permet ainsi de redécouvrir ce document unique, tant dans sa forme cinématographique que dans la force de son propos, et qui suscite aujourd’hui encore une fascination intacte.

> Voir un extrait du film